Allégorie ou les perceptions fissurées
Avec Allégorie, présentée au Premier Acte jusqu’au 25 avril, le collectif À Gorge Déployée propose une plongée sensible dans une expérience de la schizophrénie qui refuse autant l’explication que le spectaculaire. Par un travail minutieux du corps, du son et de la perception, la pièce fait glisser le spectateur au plus près d’une réalité altérée, sans jamais céder à la violence ni au pathos. Une œuvre fragile et maîtrisée, qui touche là où les mots ne suffisent plus.
La pièce s’ouvre sur une image qui installe d’emblée son régime perceptif. Alizée dort sur son canapé. Autour d’elle, des corps (debout, assis, allongés) sont là. Pas tout à fait visibles, pas tout à fait cachés. Il faut un temps pour les remarquer, comme si le regard devait s’ajuster à une autre couche du réel.
Puis le son survient. Distordu, presque organique. Les corps s’animent, se désarticulent, émettent des sons étranges, pantins déréglés avant de retomber dans une immobilité sculpturale dès que la musique s’apaise. À chaque reprise, ils se rapprochent. Jusqu’à envahir l’espace intime d’Alizée, la toucher, la redresser.
Rien de frontalement violent. Mais une étrangeté persistante, une inquiétude qui s’installe par glissement. Comme une présence qu’on ne peut ni nommer ni chasser.

Réparer ce(lle) qui a été brisé(e)
La rencontre avec la sœur, après des années de rupture, constitue l’un des moments les plus justes de la pièce. Tout y est fragile, suspendu. Les mots sont simples, « chu correct », presque inadéquats, et pourtant chargés d’un effort immense. Les silences, eux, parlent davantage.
Clémence Lavallée et Catherine-Oksana Desjardins habitent ces interstices avec une précision remarquable. Leur jeu donne à voir l’ampleur de ce qui ne peut pas se dire : la gêne, la retenue, le désir de réparer sans savoir comment s’y prendre. Il ne s’agit pas de renouer, mais d’essayer de tenir ensemble, un instant, malgré la fracture.
Par fragments, la pièce remonte le fil des cinq dernières années. Elle donne à voir une trajectoire sans rupture spectaculaire, faite plutôt de glissements imperceptibles : une fatigue, un rendez-vous manqué, un médicament oublié. Puis un autre. Puis le refus de sortir. Puis la crainte de la surveillance. C’est là une grande force de Allégorie : refuser la dramatisation au profit d’une lente dérive. L’isolement ne survient pas comme une chute, mais comme une érosion. Les liens se distendent, les relations se compliquent, la perception se trouble.
Entre les scènes, les corps reviennent. Toujours ces présences désarticulées, ces vocalises étranges. Non pas comme des effets, mais comme des manifestations persistantes d’un état intérieur. Les transitions deviennent alors des zones poreuses, où la narration se dissout au profit d’une sensation continue.

Quand le corps prend le relais
Ici, le corps ne vient pas illustrer le texte. Il le prolonge, parfois le remplace. Lorsque le langage devient incertain, suspect, insuffisant, les corps prennent le relais. Ils traduisent ce qui échappe aux mots : l’anxiété, l’intrusion, la confusion. Ils deviennent une écriture parallèle, une grammaire du trouble.
Ce travail est particulièrement frappant dans la manière dont les autres interprètes incarnent l’état mental d’Alizée. Non pas en la représentant, mais en en devenant les vecteurs. Ce sont ses perceptions qui se matérialisent, ses pensées qui prennent corps, ses angoisses qui circulent entre les interprètes.
Le spectateur n’est pas invité à comprendre. Il est invité à ressentir. Car plutôt que de chercher à représenter la schizophrénie comme objet, la pièce s’attache à en faire éprouver les effets.
L’éclairage, le son, la répétition de certaines scènes participent à ce travail de bascule. Le réel ne disparaît jamais complètement, mais il se dédouble, se fissure, se contredit. Une même situation peut être rejouée sous un autre angle, comme si la perception elle-même devenait instable.
Le choix musical (la magnifique Valse no 2 de Chostakovitch) accompagne ce mouvement. D’abord fragmentée, déformée, presque méconnaissable, elle apparaît ensuite dans toute sa clarté au moment où Alizée perd pied. Inversion troublante : c’est dans la perte que la musique se stabilise. La pièce évite ainsi toute tentation explicative. Elle ne cherche pas à dire la maladie, mais à en faire sentir la texture.
Aider sans savoir comment
En filigrane, un autre thème traverse la pièce : celui de l’impuissance. “J’aurais comme besoin que tu m’aides à t’aider”, dit le petit ami. Tout est là. La difficulté d’être présent sans comprendre, d’agir sans blesser, de soutenir sans envahir.
La pièce ne juge pas. Elle ne distribue ni rôles ni responsabilités. Elle donne à voir la complexité des relations, le malaise, les maladresses, les tentatives parfois vaines de maintenir un lien. Ce déplacement est essentiel : Allégorie ne parle pas seulement de la schizophrénie, mais de ce qu’elle fait aux relations. À ce qu’elle met à l’épreuve chez celles et ceux qui restent.
Une éthique du regard
Ce qui frappe, enfin, c’est la retenue de la proposition. Malgré la richesse des dispositifs scéniques, malgré la puissance des images, la pièce ne bascule jamais dans l’esthétisation de la souffrance. Elle évite le spectaculaire, le dolorisme, la tentation de faire “beau” avec la douleur. Il en résulte une forme de justesse rare, où chaque effet semble pesé, presque retenu au bord de lui-même.
On pourrait être tenté de convoquer l’image du kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer les céramiques brisées en soulignant leurs fissures d’or. Mais ici, rien n’est réparé. Les lignes de fracture ne sont ni comblées ni sublimées. Elles demeurent, visibles, actives, parfois envahissantes.
Et pourtant, quelque chose circule. Non pas une réparation, ni même une réconciliation, mais une forme d’attention. Le théâtre ne vient pas refermer la faille : il la rend perceptible, partageable, habitable, pour un instant. Il ne transforme pas la blessure en beauté, mais il nous apprend à ne pas détourner le regard.
Habiter l’entre-deux
À la sortie, il ne reste pas une explication, ni même une compréhension claire. Il reste une sensation, celle d’avoir approché une réalité sans pouvoir tout à fait la saisir. D’avoir été déplacé, légèrement, dans sa manière de percevoir l’autre. Et peut-être, aussi, dans sa manière d’habiter ses propres certitudes.
Allégorie ne cherche pas à combler la distance. Elle nous apprend plutôt à y rester.
Informations complémentaires
Production: Collectif À Gorge Déployée
Texte et mise en scène: Pierre-Olivier Roussel
Interprétation: Gaïa Cherrat Naghshi, Catherine-Oksana Desjardins, Gabriel Samson I, Clémence Lavallée, Paulette Darracq, Laurence Poirier-Bergeron.
Assistance à la mise en scène: Éva D’Aoust
Oeil extérieur: Rosalie Cournoyer
Direction de production: Paloma de Muylder
Conception: Miryam Amrouche, Pierre-Olivier Roussel, Youri White, Laurie Foster, Samy Girard



