Clémence, des fleurs d’enfants pour grandes personnes: jardiner la mémoire, aujourd’hui
Dans un jardin qui respire comme un souvenir, Clémence, des fleurs d’enfants pour grandes personnes à la Bordée ravive la parole tendre et lucide de Clémence DesRochers. Jade Bruneau y cultive un héritage vivant, où chansons, objets et confidences s’entrelacent pour rappeler que la douceur peut encore éclairer nos chemins.
Clémence est un spectacle qui arrive sur la pointe des pieds nus, un peu comme une amie qui nous invite à marcher dans son jardin au lever du jour, en silence, pour écouter ce qui pousse. Une création musicale et théâtrale qui ne raconte pas une vie : elle l’ensemence.
Sur scène, un jardin. Une femme. Quelques objets prêts à éclore. Les mots, les chansons et les monologues de Clémence DesRochers, tissés avec les textes originaux de Laurence Régnier, y circulent comme un vent doux qui déplace les pétales sans jamais déraciner le terreau originel. Le spectacle ne se veut pas un hommage au sens muséal, ni un documentaire destiné à dresser une statue. Il est plutôt la création d’une nouvelle parole féminine, en continuité avec celle de Clémence, qui avait déjà labouré ce territoire sensible longtemps avant nous. Ici, on ne fige rien. On cultive.

Une biographie lumineuse, par fragments
La mise en scène dessine le parcours de Clémence DesRochers par petites touches, en vignettes. Des fragments de vie personnelle, des échos de carrière, des confidences d’artistes qu’elle a inspirés… Tout cela se dépose au fil du spectacle comme des cailloux blancs menant à la clairière.
On comprend vite que Clémence a toujours écrit à partir d’un territoire intime : ses tantes, sa mère, son père, sa grand-mère, les femmes du quotidien, multiples, drôles, fortes, inspirantes. Dans leurs gestes, leurs tics, leur bonté ou leurs colères, elle trouvait la matière de ses chansons les plus tendres et de ses textes les plus universels.
Le spectacle, orchestré avec douceur par Jade Bruneau, met ce fil en évidence : cultiver son jardin, c’est accueillir ses héritages, leurs ombres et leurs fleurs, et y trouver de quoi écrire encore.
La parole féminine, toujours en création
Clémence DesRochers est une pionnière. Humoriste, poète, comédienne, chanteuse, dans un milieu où les femmes faisaient souvent office d’exception. Ce spectacle rappelle combien sa parole était libre, drôle, tendre, impertinente sans jamais fracasser les portes, elle les ouvrait autrement, en avançant simplement.
Jade Bruneau, dotée d’une voix qui a la limpidité de certaines rivières trop froides pour être oubliées, réactive cette parole. Elle ne l’imite pas. Elle la traverse. Elle la laisse résonner en elle, dans un geste de transmission rare : une artiste qui laisse passer la voix d’une autre sans s’effacer, mais sans recouvrir non plus ce qui précède.
Bien que musical et poétique, le spectacle est traversé par un engagement corporel très concret. Jade Bruneau a les deux pieds dans la terre du jardin scénique, littéralement. Chaque geste compte : sa manière de s’accroupir, de soulever la terre, de plonger un immense crayon de cire comme un plantoir, de faire surgir du sol une bouteille de vin blanc, un téléphone en bakélite, une besace d’écolière. Le corps devient jardinier de la mémoire.

Un patrimoine vivant, poétique, jamais figé
Le jardin poétique de la scénographie n’est pas un décor : c’est une fabrique de mémoire. On y déterre des objets comme on exhume des souvenirs. On projette des images comme on feuillette un album. Des chaises flottent doucement dans l’air, habitées par le souffle de la salle, comme si elles attendaient d’accueillir un fantôme bienveillant.
Ce geste scénique évite tout piège muséal. Ce n’est pas un sanctuaire pour Clémence DesRochers. C’est une réactivation, un espace où ses mots peuvent encore vivre, toucher, remuer.
Clémence n’était pas une artiste politique au sens militant, et pourtant ses mots ont accompagné des décennies de transformation sociale. Elle a offert une voix à des femmes peu visibles, à des vies discrètes, à des émotions qui ne criaient pas.
Le spectacle le rappelle avec une tendresse infinie : la poésie peut être un geste politique quand elle raconte le monde avec justesse. Elle révèle ce qui n’est pas dit, elle prend soin, elle relie. C’est une critique douce, mais une critique quand même. Chez Clémence, cette douceur est forme de résistance : la tendresse comme contre-pouvoir, l’humour comme refuge, la simplicité comme arme contre le cynisme. C’est peut-être cela qui touche tant : une lucidité qui ne renonce jamais à la bonté.
Un hommage sans sanctification
L’exercice était périlleux : comment raconter une artiste archi-connue, aimée, célébrée, sans tomber dans la reproduction ou la vénération? La réussite du spectacle tient à cette ligne : il ne raconte pas la vie de Clémence, il en propose un portrait impressionniste. Il la fait exister par ce qu’elle a semé, pas par ce qu’elle a accompli.
Les textes de Laurence Régnier servent de liant. Ils permettent des incursions dans la relation de Clémence avec son père, Alfred DesRochers, sa mère, sa grand-mère. Ils nous rappellent que derrière la figure publique se trouve une jeune fille qui a observé le monde avec une curiosité immense, puis une femme qui en a transmis la beauté.

Un objet scénique hybride, comme une partition ouverte
Le spectacle mélange chansons, monologues, poèmes, confidences. La voix chantée prolonge la voix parlée. La parole se fait musique. Le piano de Marc-André Perron agit comme un personnage discret, un souffle, un second cœur.
Cette hybridité donne au spectacle sa texture unique : il n’obéit à aucune forme traditionnelle. Il coule. Il respire. Il s’ouvre comme une fleur qu’on accepte de regarder sans vouloir contrôler sa direction.
On ressort de Clémence, des fleurs d’enfants pour grandes personnes avec l’impression qu’un panier de graines nous a été remis. Rien de spectaculaire. Quelques mots, quelques sourires, quelques images fines, des chansons qu’on fredonne. Une mémoire vivante.
C’est peut-être cela, le vrai legs de Clémence : l’idée qu’on peut, chacun et chacune, cultiver un petit morceau de terre poétique et le laisser pousser tant bien que mal, dans la lumière comme dans l’ombre.
Informations complémentaires
Une production du Théâtre de l’Œil Ouvert
Textes originaux : Laurence Régnier, d’après l’Œuvre de Clémence DesRochers
Mise en scène, adaptation, et collage : Jade Bruneau
Interprétation: Jade Bruneau, Simon Frechette-Daoust et Marc-André Perron
Direction musicale, arrangements, projection vidéo : Marc-André Perron
Éclairages : Mélanie Whissel et Maude Serrurier
Dramaturgie du mouvement : Penélope Desjardins


