Demain, je serai personne au Premier Acte
Autofiction radicale sur le décalage identitaire
Premier Acte ouvre sa saison avec Demain je serai personne, texte et interprétation de Sarya Bazin, dans une mise en scène de Philippe Soldevila. À la fois brûlot politique, confession intime et performance habitée, le spectacle-tourbillon frappe par sa lucidité et par sa manière de faire éclater les cadres de l’identité.
Dans ce solo autofictionnel à l’esprit caustique, on suit Arya, une jeune femme dont l’incapacité à « être, juste fucking être » l’a poussée à poser un geste inacceptable. Cette fiction, déclinée en trois temps qui s’entrelacent, expose les méandres de ses pensées dans une quête de destruction de l’identité. Demain je serai personne pose un regard décomplexé sur l’identité assignée, le deuil, les injustices, le capitalisme; mais surtout, sur notre incapacité à réfléchir réellement à tous ces enjeux, freinée par notre besoin d’appartenance.
Déconstruction de l’identité et fatigue d’appartenir
La pièce aborde de front l’impact des préjugés et des préconceptions, de la manière dont on construit « l’autre », surtout lorsque son phénotype ne correspond pas à l’image fantasmée du « Québécois de souche ». Elle attaque la question de la normalité… qui n’existe pas. « Je voulais prouver qu’on est toustes pareil. Je me voyais comme une révolutionnaire. Pis je suis pas différente des autres », affirme Arya.
Au fil du spectacle, un leitmotiv revient sans cesse : Qui es-tu? Question simple, mais impossible à résoudre. Arya passe son temps à dire qu’elle ne sait pas qui elle est. Pour elle, l’identité est un construit à base de gaslighting sociétal, qui trafique nos perceptions et manipule nos vies. Elle rêve de repartir à zéro, de changer d’identité, tout en convoquant Édouard Glissant pour qui l’avenir de l’humanité réside dans la créolisation. Mais en voulant sacrifier son identité, elle se retrouve dans un oxymore : disparaître en croyant se libérer. Et perd pied.
Les réflexions sont nombreuses : la manie de demander « d’où viens-tu », ou sa variante politiquement correcte « c’est quoi ton background », n’est qu’un biais de confirmation destiné à ranger les gens dans des cases déterminées par l’importance de l’origine. Comme si c’était le privilège de l’homme blanc de ne pas avoir d’histoire(s). Ces cases, la pièce les démonte une à une (mention spéciale à une scène savoureuse sur la définition de ce qu’est un « arabe », où l’on voit à quel point ces catégories sont fabriquées). Ici, il ne s’agit pas de diversité, d’assimilation ou de multiculturalisme, ces mots ne sont jamais prononcés. L’enjeu est ailleurs : dans le besoin viscéral d’appartenance, ressenti dans le corps et dans la chair.
Politique, actualité et diatribes anticapitalistes
Le texte fait entrer l’actualité avec fracas : George Floyd, les thin blue lines, Joyce Echaquan, Nooran Rezayi, adolescent abattu la semaine dernière par un policier. Le Canada est d’ailleurs désigné comme « un projet colonial qui a fonctionné ». La pièce navigue entre géopolitique et intimité, culture collective et psyché individuelle, l’impossible déconstruction de soi et la violence d’un moule imposé.
Certes, le texte prend parfois des accents militants appuyés. Mais c’est moins pour asséner une vérité que pour en gratter le vernis et pointer la vacuité de certaines postures idéologiques. Les diatribes anticapitalistes cherchent surtout à provoquer un déplacement du regard : elles exposent la contradiction entre des positions intellectuellement satisfaisantes et l’expérience intime d’une identité fracassée.
Un récit en trois temps et une scénographie cendreuse
La dramaturgie repose sur un suspense : on sait d’emblée qu’Arya a commis un geste impardonnable, sans savoir lequel. Cette tension est entretenue jusqu’au bout, jusqu’à une situation à la fois folle, drôle et tendue.
Le récit s’articule en trois temporalités qui s’entrelacent, et la mise en scène rend cette construction d’une grande agilité. Jeux de lumière, arrêts brutaux, rythme tourbillonnant du texte : le spectateur ressort haletant, comme pris dans le maelström identitaire. Les couches se brouillent, se superposent, se créolisent.
La scénographie de Jeanne Murdock offre un contrepoint visuel fort : des cercles au sol, comme mal lavés et ayant étendu de la cendre, aux marges desquels s’éparpillent des centaines de pages de livres grisâtres, partiellement calcinées. Cette image évoque à la fois la combustion des idées et la fragilité des récits qui nous définissent.
La mise en scène de Philippe Soldevila cherche à équilibrer densité verbale et humour. Et ça fonctionne. Car malgré le caractère frontal du propos, on rit beaucoup. L’humour mordant perce la gravité, que ce soit dans les headshots envoyés aux chroniqueurs haineux ou dans les mimiques de l’actrice qui fissurent la tension. Sarya Bazin livre une performance physique et intense. Son corps se tend, se ramollit, se fatigue au rythme des colères et de l’épuisement. Elle navigue entre divers registres avec aisance, maintenant une énergie qui électrise la salle. C’est un jeu habité, vulnérable, qui fait ressentir au public toute la contradiction de son personnage.
Demain je serai personne est une fiction radicale sur le décalage identitaire, une pièce qui bouscule et fascine par ses éclats de lucidité. Entre la diatribe politique et l’introspection intime, elle ouvre un espace où se pose la question la plus simple et la plus impossible : Qui es-tu? On en sort avec plus de doutes que de certitudes, mais avec le sentiment d’avoir assisté à un moment de théâtre nécessaire, drôle et douloureux, porté par une actrice d’une belle intensité.
Informations complémentaires
Du 30 septembre au 18 octobre 2025 au Premier Acte
Texte et interprétation: Sarya Bazin
Une coproduction de Théâtre Sortie de Secours et de Compagnie Excentrée.
Mise en scène: Philippe Soldevila, assisté de Frédérique Fecteau-Simard.
Conception: Jeanne Murdock, Emile Beauchemin, Jules Bastin-Fontaine






