Des hamsters dans le frigo: là où les contes accueillent nos morts
Au Premier Acte, Des hamsters dans le frigo déploie un réalisme magique feutré, une aventure fraternelle où l’on croise un jackalope, des souvenirs gelés et ce qu’il reste des morts quand on tarde trop à les accompagner.
Il y a des pièces qui ne racontent pas une histoire : elles racontent un retard. Un deuil qu’on n’a jamais réussi à déposer quelque part. Un rituel qu’on a remis au lendemain puis au surlendemain, jusqu’à ce que “sept ans plus tard” devienne une phrase acceptable dans une conversation.
Des hamsters dans le frigo appartient à cette famille-là : les œuvres qui prennent la mort à rebrousse-poil, qui la replacent dans le quotidien le plus trivial (un congélateur, une urne dans un VUS, une route forestière) pour mieux faire entendre ce qu’elle a de métamorphique. Rien de solennel, rien de grandiose : seulement deux enfants devenus adultes trop vite ou pas assez, qui n’ont jamais trouvé la bonne porte pour dire adieu à leur mère.
Une odyssée tardive, comme toutes les bonnes odyssées
Dominitri Dieudonné-Roy, 29 ans et demi, porte sur lui cette absence de direction qu’on confond souvent avec la paresse mais qui ressemble davantage à une stratégie de survie. Sa sœur, Anna-Plume, avance avec l’inverse exact : le contrôle, la responsabilité, le diplôme, la réussite “utile” qui rassure tout le monde sauf elle.
Lorsqu’elle enterre le hamster de sa fille, congelé depuis deux ans dans le frigo familial, elle est confrontée à toute la minutie que seule l’enfance sait inventer. Et soudain, dans ce petit trou de terre qu’il faudra creuser pour la petite dépouille, s’ouvre un abîme : elle, Anna-Plume, n’a jamais enterré sa propre mère. Les cendres de Jacqueline dorment dans le garde-robe depuis sept ans, et il est temps de faire quelque chose.
Il faut donc partir. Une “expédition”. Un mot trop grand pour deux adultes trop fatigués. Une aventure avec sept ans de retard.

La mort comme seuil : un conte qui recommence
Dès qu’on quitte la route principale et que l’on pénètre en forêt, la pièce glisse doucement dans un réalisme magique délicat, jamais forcé. Un monde où un jackalope apparaît et provoque un accident, où les marionnettes respirent mieux que les vivants, où la voix d’une mère morte revient par fragments, comme une chanson interrompue, ou une rime oubliée.
Le conte est partout : dans la forêt qui perd les enfants, dans un chemin retrouvé parce qu’ils ont semé des petits cailloux comme autant de morceaux qui leur ont été arrachés quand la mort a pris leur mère, dans la nuit comme passage, dans cette idée très ancienne et pourtant si juste que les morts ne disparaissent pas : ils changent d’état. Et peut-être même dans une urne qui se brise inopinément sur scène un soir de première.
La modernité avait peut-être tort de tout vouloir ranger dans des cases, vivants, morts, présents, absents. Ici, on revient à l’imaginaire premier : la mort comme métamorphose. Jacqueline n’est plus là, mais elle n’a jamais vraiment quitté la scène. Elle est dans une chanson, dans un souffle, dans un jackalope improbable.
Elle est surtout dans les gestes avortés de ses enfants.

La liminalité prolongée : un deuil en stand-by
Le texte d’Emmanuel et Mathilde Eustache s’appuie explicitement sur la recherche autour de la liminalité prolongée: ce moment suspendu où la mort a eu lieu, mais où le rituel n’a pas suivi, laissant les vivants dans un état de flottement émotionnel. Toute personne ayant perdu un proche en hiver au Québec reconnaîtra ce délai étrange, presque indécent parfois, où le sol gelé impose son tempo au deuil.
Dans la pièce, tout est en suspens : un fils qui n’a pas grandi, une fille qui a grandi trop vite, des cendres dans un garde-robe, un hamster dans un congélateur, un adieu qui a pris sept ans pour exister. Le résultat est un no man’s land affectif, un entre-deux où la mort ne peut pas accomplir son travail, et où les vivants tournent en rond, incapables de réintégrer la vie ordinaire.
La mise en scène de Laura Amar s’appuie sur cette tension pour donner aux dialogues frère-sœur une vérité brute, presque douloureuse. Ces deux-là s’aiment mal, s’aiment de travers, s’aiment en s’écorchant. L’interprétation de Mathilde Eustache et de Jonathan Daniel est d’ailleurs tout à fait à la hauteur.
Mais dans cet espace fraternel sans filtre, quelque chose de plus tendre circule : la reconnaissance enfin articulée qu’ils ont été blessés par la même mère, mais pas au même endroit.

Les marionnettes, passeuses entre les mondes
Il faut dire un mot des marionnettes, tant leur présence déplace quelque chose de profond dans la pièce. Ce ne sont pas de simples accessoires ; ce sont des médiateurs, au sens presque rituel du terme. Dans un univers de réalisme magique où le réel se fissure juste assez pour laisser passer l’invisible, les marionnettes deviennent les corps provisoires de ce qui ne peut plus être dit. L’enfant d’Anna-Plume, comme le jackalope heurté sur la route, condensent dans leur matérialité de bois toutes les émotions qui échappent aux adultes. Ils portent les deuils tus, les peurs déniées, les mots que la fratrie ne parvient pas à se dire autrement que par maladresse ou exaspération.
Le jackalope, créature limite, entre l’improbable et le réel, agit comme un messager : il fait le lien entre la mère disparue, la forêt mythique et le traumatisme figé. La petite marionnette de la fillette, quant à elle, rappelle la vulnérabilité et le côté un peu fantasque qu’Anna-Plume a dû saborder pour survivre. Grâce à elles, la pièce donne un corps à l’indicible. Elles incarnent ce qui, autrement, resterait suspendu dans l’air : la tendresse irrésolue, la peur de s’effondrer, la nécessité de nommer les morts pour que les vivants puissent avancer. En cela, elles deviennent l’un des dispositifs les plus touchants de la mise en scène : des passeuses de sens dans un monde où les humains peinent à trouver le courage de parler.
Une scénographie qui respire l’errance
Youri White (diplômé 2025 du Conservatoire) propose un décor forestier riche de détail et d’une grande poésie, amplifié par les lumières de Charlyne Roux qui sculptent la nuit ou l’aurore comme un personnage. Les sièges de voiture éclatés en plusieurs points de la scène deviennent des îlots de rapprochement, glissant sur roulettes pour traduire la distance et la réconciliation, la fuite et le retour.
La musique, jouée en direct, et les effets sonores (Emmanuel Eustache et Pascal Larose-Picher) offrent un écrin parfait pour envelopper toute cette douceur: piano, flûte, violoncelle, percussions et textures sonores composent un paysage intérieur mouvant. Les accords soulignent la peine sans l’écraser, accompagnent le passage, donnent aux personnages une profondeur que les mots seuls ne suffiraient pas à montrer. La musique, riche de ses héritages haïtiens, québécois et américains, agit comme un rite en soi : elle guide, elle ouvre, elle porte.
La pièce mêle français, anglais, touches de créole, sans jamais appuyer, sans exotiser. Les identités ne sont pas le sujet : elles sont la respiration du texte, le tissu dans lequel se déroule l’histoire. Raconter la mort à partir d’un héritage haïtien-québécois n’est jamais présenté comme une exception, mais comme une normalité. C’est profondément rafraîchissant.
Des hamsters dans le frigo ouvre un espace rare : celui où l’humour, l’absurde, le merveilleux et la blessure se tiennent par la main pour nous rappeler que le deuil, quand il est enfin nommé, devient un chemin plutôt qu’un mur.
C’est une pièce qui réconcilie la mort avec la douceur, les contes avec la forêt, les enfants perdus avec la possibilité de retrouver leur route. Et qui, au passage, nous rappelle que parfois, il faut un jackalope pour se dire qu’il est temps de rentrer chez soi.
Informations complémentaires
Au Premier Acte, du 18 novembre au 6 décembre 2025
Texte : Emmanuel Eustache et Mathilde Eustache
Interprétation : Mathilde Eustache, Constance Gosselin et Jonathan Daniel
Interprétation musicale : Pascal Larose-Picher
Voix : Elena Stoodley
Mise en scène : Laura Amar
Assistance à la mise en scène : Pascale Chiasson
Régie et éclairages : Charlyne Roux
Costumes : Marie-Pascale Chevarie
Musique et son : Emmanuel Eustache et Pascal Larose-Picher
Décors et visuel : Youri White
Conception de marionnettes : Emmanuel Eustache et Mathilde Eustache



