En attendant Godot à la Bordée
Une attente éclairée par la tendresse et l’absurde
Plus de soixante-dix ans après sa création, En attendant Godot continue d’interpeller. Il faut dire que l’œuvre de Beckett, souvent perçue comme austère ou énigmatique, peut intimider, surtout lorsqu’on n’est pas familier avec le théâtre de l’absurde. Pourtant, la mise en scène proposée par le Théâtre La Bordée en avril 2025 parvient à rendre cette attente sans fin à la fois poignante, drôle et étonnamment accessible. Dans cette version d’une grande beauté scénique, le rire et la tendresse l’emportent sur la désespérance, et le langage, aussi vide soit-il parfois, devient un jeu de survie. Une belle manière de découvrir — ou redécouvrir — un classique.
Deux hommes, Vladimir et Estragon, attendent Godot, un personnage qui ne viendra jamais. Les jours passent et se ressemblent. Dans cet espace-temps suspendu, ils croisent Pozzo, maître bavard et cruel, et Lucky, son serviteur réduit à une quasi-animalité. Mais rien ne change fondamentalement. Et pourtant, tout est là : l’absurdité de l’existence, l’usure du temps, le besoin de l’autre pour continuer à être. Créée en 1953, la pièce de Samuel Beckett s’est imposée comme un jalon du théâtre de l’absurde. En refusant la linéarité dramatique, elle interroge les fondements mêmes du théâtre et de la condition humaine. Monter En attendant Godot en 2025, c’est donc choisir de confronter notre époque à son propre vertige.
Dans cette version, la parole, pourtant si centrale chez Beckett, est constamment épaulée — voire débordée — par le corps. Vladimir et Estragon, campés avec une belle complicité par Michel Nadeau et Vincent Champoux, ne se contentent pas de converser : ils vivent leurs dialogues physiquement, avec une expressivité qui emprunte tant au clown qu’au théâtre gestuel. Chaque réplique devient un prétexte au mouvement, chaque silence une tension corporelle. Ce choix scénique contribue à faire émerger un registre comique assumé, qui n’évacue pas la profondeur de l’œuvre, mais la rend au contraire plus accessible. Dans la salle, les rires étaient nombreux — preuve que le texte, loin de rester hermétique, touche encore en 2025 par sa capacité à faire sourire l’absurde.

L’un des exemples les plus frappants de cette théâtralité incarnée est sans doute la figure de Lucky. Ici, le personnage n’exécute pas simplement ses chutes : il les performe avec une virtuosité presque acrobatique, allant jusqu’à faire une pirouette arrière avant de s’écrouler. Une gestuelle qui évoque les codes du cirque et accentue le caractère grotesque et inhumain du traitement qu’il subit. Plus largement, tout l’univers de la pièce semble traversé par cette tension entre jeu corporel burlesque et précarité ontologique : on bouge pour ne pas sombrer, on parle pour exister, on tombe… mais avec style.
S’ils n’apparaissent que par intermittence, Pozzo et Lucky laissent une empreinte durable dans la pièce. Leur relation, fondée sur un rapport de domination brutal, incarne la cruauté nue de l’univers beckettien. Pozzo, figure autoritaire et volubile, traite son compagnon comme un animal de foire. Et Lucky, dans cette mise en scène, est littéralement cela : un corps réduit à l’état d’objet, à la fois grotesque et pathétique, dont les gestes acrobatiques évoquent les numéros du cirque. Sa célèbre tirade devient une performance physique à part entière, presque douloureuse à regarder, tant elle pousse le corps dans ses retranchements. Ce tableau saisissant agit comme un miroir déformant de la condition humaine : qui sommes-nous, si ce n’est des pantins en quête de sens, tenus par des ficelles invisibles (ou plutôt… une corde de pendu)?

Le décor imaginé pour cette production conjugue épure et sophistication visuelle. À première vue, l’espace scénique semble simple : un sol rugueux et fissuré, un arbre solitaire, un horizon aux couleurs changeantes qui accompagne le passage du jour à la nuit. Mais cette simplicité est trompeuse. Derrière l’aridité apparente, chaque élément participe d’un travail plastique soigné, presque pictural. L’horizon, aux teintes mouvantes et imprécises, évoque les brumes d’un tableau impressionniste — une touche de poésie qui contraste avec l’immobilité de l’action.
Plus encore, la mise en scène assume la théâtralité de l’entreprise : les côtés de la scène sont visibles, les mécanismes techniques — poulies, projecteurs, éléments de coulisses — s’exposent sans fard. Ce dévoilement du dispositif agit comme une mise en abyme, un rappel que ce qui se joue là est un jeu, un simulacre, et que l’attente de Godot est peut-être celle, toujours recommencée, du public envers le théâtre lui-même. En refusant l’illusion parfaite, la scénographie souligne le vide qu’habite la pièce tout en en révélant la fabrique : attendre, ici, c’est aussi attendre que le théâtre fasse sens.
Au cœur de la pièce, entre les deux journées où Vladimir et Estragon reprennent leur rituel d’attente, surgit un moment inattendu, presque suspendu hors du temps. Alors que les deux protagonistes dorment, une dizaine de petites filles vêtues de combinaisons colorées envahissent la scène. Elles dansent, rient, s’amusent à bousculer les dormeurs, allant jusqu’à donner des coups à Estragon — ce qui viendra expliquer, de manière presque absurde, les douleurs qu’il mentionne au réveil. Ce tableau, poétique et malicieux, tranche avec le reste de la pièce par sa légèreté chorégraphique et son ambiance féérique. Est-ce une métaphore? Une échappée? Peut-être simplement un souffle d’imaginaire dans une mise en scène déjà pleine de liberté. Beckett aurait sans doute souri.
Michel Nadeau et Vincent Champoux forment un duo d’une grande justesse dans les rôles de Vladimir et Estragon. Loin d’en faire des caricatures d’absurde ou des figures désincarnées, ils en livrent une interprétation profondément humaine, presque tendre. Deux clochards célestes, perdus dans un monde qui ne leur répond plus, mais encore capables de se raccrocher l’un à l’autre, et de rire. Leur complicité est palpable, nourrie d’un rythme maîtrisé, de silences éloquents et d’un jeu corporel riche. Michel Nadeau insuffle à son Vladimir une lucidité inquiète, toujours à l’affût d’un sens. Vincent Champoux, plus terrien, plus vulnérable, teinte son Estragon d’une burlesque mélancolie. Ensemble, ils portent cette attente sur leurs épaules avec une sincérité désarmante.
Représenter En attendant Godot aujourd’hui, c’est faire résonner l’attente de Vladimir et Estragon dans un monde saturé d’urgence. En 2025, alors que l’information circule à vitesse folle, que les crises — environnementales, politiques, sociales — s’enchaînent au point de générer un sentiment d’impuissance généralisée, l’inaction des personnages n’a rien d’anachronique. Le vide dans lequel ils évoluent, l’absurde qu’ils affrontent à coups de mots creux et de rituels dérisoires, reflète une condition contemporaine : celle de chercher du sens dans un monde fragmenté, de continuer à parler, à espérer, à « exister » malgré tout. En cela, Godot reste une pièce profondément actuelle, non pas parce qu’elle colle à l’actualité, mais parce qu’elle en révèle les failles souterraines. C’est aussi une pièce sur le lien — celui qui reste quand tout s’effondre — et cette humanité tenace, maladroite mais vibrante, est peut-être ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui.
Voir En attendant Godot en 2025, c’est accepter de plonger dans un théâtre qui ne rassure pas, qui ne livre pas de clés, mais qui interroge. C’est aussi — et cette mise en scène le démontre magnifiquement — retrouver, derrière l’absurde, une forme de chaleur humaine, un humour fragile, une beauté discrète. Le Théâtre La Bordée offre ici une version à la fois fidèle et inventive du texte de Beckett, portée par un duo d’acteurs habités, une scénographie intelligente et des choix de mise en scène sensibles, parfois audacieux. Pour une spectatrice qui découvrait la pièce pour la première fois, ce fut une rencontre réussie, touchante et stimulante. Une belle porte d’entrée vers le théâtre de l’absurde, et une preuve que certains classiques, loin de s’épuiser, continuent d’éclairer nos zones d’ombre les plus contemporaines.
Informations complémentaires
Du 22 avril au 17 mai 2025
Texte : Samuel Beckett
Mise en scène : Olivier Normand
Assistance à la mise en scène et régie : Hélène Rheault
Décor : Erica Schmitz
Costumes : Julie Morel




