Féminicides, une histoire mondiale: un monument fragile, sans catharsis
Présentée au théâtre Premier Acte dans le cadre du Mois Multi jusqu’au 7 février, Féminicides, une histoire mondiale est une création coup de poing, à la croisée du théâtre, de la performance et de l’action militante. Inspirée de l’essai dirigé par Christelle Taraud, la pièce retrace, par le corps et la voix, une histoire mondiale des violences faites aux femmes, sans chercher l’apaisement ni la consolation.
Féminicides, une histoire mondiale est une pièce coup de poing. Un théâtre qui ne cherche pas à convaincre, ni à expliquer, mais à atteindre les tripes, à faire sentir physiquement ce que les mots et les statistiques, à force d’être répétés, finissent parfois par anesthésier.
Création multidisciplinaire mêlant performance, autodéfense féministe, danse, chant, théâtre et collage urbain, le spectacle s’inspire de l’essai Féminicides, une histoire mondiale dirigé par Christelle Taraud. Il retrace, de la chasse aux sorcières jusqu’aux féminicides contemporains, une longue histoire de violences faites aux femmes, non comme une succession de faits isolés, mais comme un système, un continuum.
Sur scène, sept interprètes portent sept tableaux, chacun construit comme un solo de dix minutes précisément, inspiré d’un chapitre de l’ouvrage. Sept fragments d’une frise historique vertigineuse, où se croisent esclavage et colonisation des corps, mutilations génitales, injonctions à la beauté, contrôle, appropriation, meurtre. À travers le chant, le texte et le mouvement, la pièce donne à voir ce que le patriarcat produit depuis des siècles: des corps usés, dominés, possédés, détruits.
Mais ici, le corps n’illustre pas l’histoire: il la porte, la traverse, la subit.

Le corps comme archive vivante
Chaque solo se conclut par la « mort » symbolique de l’interprète, en écho à une statistique de l’OMS qui résonne comme un couperet: dans le monde, une femme est tuée toutes les dix minutes par un partenaire intime ou un membre de sa famille. Cette donnée abstraite devient répétition scénique. Combat. Tremblement. Chute. Épuisement.
Les corps luttent, se défendent, vacillent. Ils incarnent la peur, la sidération, l’usure de devoir sans cesse se battre contre un système entier. Ils croulent sous le poids des chiffres, se relèvent parfois, s’effondrent souvent. À la fin, elles sont presque toutes allongées, comme des corps alignés à la morgue.
Autodéfense, danse, déséquilibre, chute: le corps devient archive vivante du continuum féminicidaire. Une archive qui ne se consulte pas, mais qui se ressent.
Dire les noms, encore et encore
Un des gestes les plus puissants du spectacle réside dans l’énumération. Les noms des victimes sont dits, chantés, projetés, collés sur les panneaux de collage féministe qui structurent l’espace scénique. Une esthétique militante assumée, où le fond et la forme se rejoignent. Les interprètes chantent des litanies de noms, d’âges, de lieux, de dates de décès. Longue nécrologie. Accumulation mortifère.
Des chants grégoriens, traditionnellement masculins et sacrés, sont ici réinvestis par des voix de femmes. Cette sacralité déplacée crée une tension vertigineuse entre la grâce du chant et l’horreur absolue des crimes évoqués. Une prière sans dieu, adressée aux mortes et aux vivantes.
Dans les dix dernières minutes, le dispositif devient presque insoutenable: les noms de femmes tuées au Canada depuis juillet dernier défilent. Silence lourd. Atmosphère aqueuse. Le temps se dilate. On ne peut plus suivre. On ne peut plus retenir. Devant une telle accumulation, il devient impossible de se souvenir de tous les noms. Et c’est précisément là que la pièce frappe: dans cette impossibilité même.

Un monument fragile plutôt qu’un manifeste
Féminicides, une histoire mondiale peut se lire comme une tentative obstinée de faire monument sans marbre, sans héroïsation, sans récit consolateur. Le chœur, les noms répétés, les morts symboliques dessinent un mémorial vivant, précaire, toujours recommencé. Un monument qui refuse la fixité, qui ne cherche pas à pacifier la violence, ni à la sublimer.
La tension est constante entre mémoire collective et effacement systémique. Comment se souvenir sans figer? Comment rendre hommage sans refermer la plaie? Ici, la pièce choisit de maintenir la tension, de ne jamais offrir de résolution. Et contrairement à bien des spectacles dits « engagés », Féminicides refuse la catharsis. On ne sort ni soulagé·e, ni apaisé·e, ni transformé·e. Ce théâtre-là ne soigne pas: il maintient la blessure ouverte pour empêcher l’oubli.
Certain·e·s spectateur·ice·s sortiront profondément atteint·e·s, d’autres saturé·e·s émotionnellement. La production en est consciente: en cas de choc trop intense, deux intervenantes sont présentes. Le dispositif reconnaît les limites de ce qu’il impose.
Reste que l’esthétique du choc répété pose question. Le coup de poing peut réveiller, mais il peut aussi sidérer. Devant l’incompréhensible de la violence envers les femmes, la pièce semble parfois s’arrêter à cet état de sidération, incapable, ou refusant, d’indiquer une sortie.

Art et militantisme: une tension assumée
Féminicides, une histoire mondiale est une œuvre très « Mois Multi ». Quelque part entre le spectacle, la cérémonie et l’action politique. Elle rappelle pourquoi et pour qui on se bat. Elle affirme que comprendre, c’est déjà résister. Et que résister est urgent.
Reste une question, lancinante, laissée volontairement en suspens: comment résister, après? La pièce ne propose pas de mode d’emploi. Elle ne transforme pas la colère en programme. Elle laisse les spectateur·ice·s face à leur inconfort, à leur rage, à leur impuissance parfois. Certain·e·s spectateur·ice·s sortiront abattu·e·s, vidé·e·s, profondément déprimé·e·s. D’autres auront très certainement envie de se saisir de l’une des bouteilles ornées d’un tissu, d’en faire enfin un cocktail Molotov et de tout cramer. Et cette divergence-là dit peut-être quelque chose de juste sur la violence du réel auquel la pièce nous confronte.
Peut-être est-ce là sa limite. Peut-être est-ce aussi sa nécessité.
Informations complémentaires
Au Premier Acte, jusqu’au 7 février 2026.
Production: Théâtre de l’Impie
Distribution: Maude Boutin St-Pierre, Mei Thongsoume, Natalie Fontalvo, Margaux Auclair, Malicia André, Aude Seppey, Marie-Chantale Béland
Texte: D’après l’ouvrage dirigé par Christelle Taraud
Mise en scène: Auréliane Macé et Marie Tan
Assistance à la création: Jeanne Skura
Direction de production: Jeanne Théberge
Conception: Sarah-Anne Arsenault, Dillon Hatcher, Jeanne Murdock, Audrey Thibeault, Rose Talbot, Émile Beauchemin


