La Noce d’Alfonse ou la tendresse en équilibre au Diamant
Jusqu’au 30 décembre, le Diamant accueille La Noce d’Alfonse, une célébration délicieusement débridée où le Cirque Alfonse revisite la noce en un kaléidoscope de gestes sincères, d’acrobaties habitées et d’invitations au rapprochement. Un spectacle qui fait de la fête un art du lien et de l’amour sans mièvrerie.
La noce entre par la salle avant même que le spectacle ne commence, comme une bourrasque de joie qui aurait trouvé la porte entrebâillée et se serait dit: « tiens, si on réveillait tout ce beau monde? ». Percussions, sifflets, planche à laver qui frotte son rythme de fête foraine, habits pastel délicieusement kitsch… Tout, dès la première procession, annonce ce qui suivra: un rituel de communauté, un mariage de cirque et d’humanité, un moment où l’on célèbre l’amour sans craindre le ridicule, l’effort ou les débordements.
La Noce d’Alfonse n’est pas un spectacle de cirque qui viserait la perfection technique, l’équilibre au millimètre ou la prouesse hyperbolique. C’est un spectacle qui cherche autre chose, quelque chose de plus rare: une vérité sensible, une autenticité qui traverse la salle comme un courant chaud. Le Cirque Alfonse pratique le cirque comme on pratique l’amour: avec maladresse assumée, éclats de génie, pas de côté, humour parfois grivois, sensualité flagrante et, surtout, une confiance absolue dans l’autre. À plusieurs reprises, on a l’impression d’assister à la répétition d’une famille élargie qui n’aurait pas peur de montrer son cœur battant.
Un art du lien, pas du numéro
Ce qui frappe, c’est la manière dont le spectacle crée du lien. Littéralement. Pas métaphoriquement, pas comme une posture, mais comme un acte: on demande au public de faire un câlin à son voisin, on l’entraîne dans un petit train aux airs de fête de famille, on l’invite à devenir partie prenante de la célébration. Mais jamais de manière intrusive. La sollicitation du public est une forme d’hospitalité, un geste d’inclusion.
La mayonnaise prend, comme dirait l’autre. Et cela rappelle que le spectacle vivant n’est pas une exposition devant des spectateurs muets, mais la fabrication d’une collectivité éphémère qui n’existera plus dans exactement la même forme le lendemain. Cette conscience aiguë du collectif irrigue chaque tableau. Il y a toujours quelque chose à voir, à suivre, à attraper du coin de l’œil. Sur scène, les artistes n’exécutent pas: ils s’attrapent, se rattrapent, se jaugent, se rient d’eux-mêmes. Le corps circassien est ici celui de l’humanité fragile qui se dépose entre les mains de quelqu’un d’autre pour ne pas tomber. Ces corps-là parlent. Ils disent la vulnérabilité, la dépendance mutuelle, l’équilibre qui n’existe que parce qu’on l’invente ensemble. Ils disent aussi le plaisir simple de la fête, l’abandon joyeux des conventions.
Certaines images sont irrésistibles: ces deux femmes qui s’élancent dans les airs, tournent, se retrouvent dans un enlacement diaphane; ce « Kama-sutra aérien » qui joue de la sensualité sans jamais sombrer dans le voyeurisme; cette planche sautoir qui sert de catapulte à Cupidon; cette ballerine en équilibre sur des bouteilles qui semble négocier avec la gravité comme on négocie la vie à deux.
Une famille au travail
Tout au long du spectacle, la filiation et la transmission sont omniprésentes. Les enfants Carabinier-Casaubon apparaissent, participent, jonglent, observent, imitent. Ce n’est jamais un gimmick. C’est un geste de continuité, une manière d’inscrire le cirque dans une temporalité longue, dans un artisanat qui se transmet par la main, la peau, le souffle. Leur présence délicate rappelle le cœur même du Cirque Alfonse: un cirque familial, populaire, enraciné dans les traditions québécoises autant que dans l’imaginaire des veillées d’autrefois.
Il y a d’ailleurs quelque chose du 19e siècle dans les numéros présentés et l’essence de cette troupe: l’idée de la famille saltimbanque qui se déplace de village en village, faisant scintiller les soirées. Non pas par nostalgie muséale, mais par fidélité à une manière d’être ensemble.
Le kitsch comme langage affectif
La Noce d’Alfonse s’inscrit résolument dans l’esthétique des années 1970: pastels, robes fluides, complets beige rosé, patins à roulettes, clavier-guitare. Mais ce kitsch n’est jamais décoratif. Il agit comme un langage affectif partagé, un raccourci vers la joie. On y lit une nostalgie douce, mais aussi une ironie tendre et un désir de communauté perdue. C’est un kitsch du cœur, un kitsch qui enveloppe plutôt qu’il n’écorche, une célébration du goût de vivre.
Le spectacle célèbre l’amour, mais pas celui des cartes postales. Ici, l’amour est un sport d’équipe. Il est ridicule parfois, exigeant souvent, drôle presque toujours. Il est fait de négociations, de déséquilibres, de tentatives ratées, de portés réussis, de rires partagés. Les « ahhhh » et les « ohhhh » fusent dans la salle, ces petites translations d’émotion qui trahissent une joie immédiate. La Noce d’Alfonse touche à ce territoire rare où le plaisir devient spontané, irréfléchi, presque instinctif.
Informations complémentaires
Interprètes: Antoine Carabinier Lépine, Julie Carabinier Lépine, Geneviève Morin, Arthur Casaubon, Jonathan Casaubon,
Robert Abubo et Claire Hopson.
Musiciens: Guillaume Turcotte, Josianne Laporte et
Colin Savoie-Levac.
Production : Cirque Alfonse
Direction artistique : Julie et Antoine Carabinier-Lépine
Mise en scène : Alain Francoeur
Composition de la musique originale : David Simard
Conception des éclairages : Jean-François Piché
Conception des costumes : Sarah Balleux
Conception du matériel acrobatique : Sylvain Lafrenière





