Le bizarre incident du chien pendant la nuit au Trident
Le Trident ouvre sa saison avec Le bizarre incident du chien pendant la nuit, de Simon Stephens, d’après le roman de Mark Haddon, dans la traduction limpide de Maryse Warda et sous la direction de Marie-Josée Bastien. Cette pièce, acclamée partout où elle passe depuis sa création, méritait de rencontrer le public de Québec. Et quelle rencontre!
Qui a tué Wellington, le chien de Mme Shears, la voisine excentrique du quartier ? Christopher Boone, « quinze ans, trois mois et deux jours », décide de résoudre le mystère, armé de sa logique et de sa rigueur. Christopher aime les listes, les plans, les nombres premiers. Il ne comprend pas les métaphores ni les mensonges, qu’il considère comme une atteinte au réel. Mais son enquête se heurte à l’interdiction paternelle et l’entêtement du fils fait éclater un univers déjà fragile en entraînant une cascade d’événements, de découvertes et d’univers chamboulés. Car Christopher, lui, voit tout, alors que “les autres balayent du regard”, et aucun détail ne lui échappe.
Christopher vit dans un monde de lois mécaniques, d’angles droits et de constellations rassurantes. Tout ce qui échappe à cette rationalité menace de l’engloutir. Ce qui pourrait n’être qu’une intrigue policière devient une double enquête : sur la mort du chien, mais aussi sur la famille, la vérité, le chaos des émotions humaines.
Vérités et promesses d’adultes
Si Christopher refuse de mentir, les adultes qui l’entourent s’enferment dans leurs propres fictions. Les promesses qu’ils répètent pendant toute la pièce (“ je te promets ” est probablement la ligne la plus répétée) apparaissent pour ce qu’elles sont : des tentatives maladroites de se rassurer eux-mêmes. Dans cet univers où les mensonges fissurent les liens familiaux, la quête de vérité du garçon a quelque chose de bouleversant.
C’est un roman d’apprentissage singulier, sans réelle transformation du héros. Christopher ne s’adapte pas ; c’est plutôt le monde qui se révèle à travers lui, dans sa fragilité et sa brutalité.
Le théâtre choral comme traduction d’un esprit
La grande réussite de Marie-Josée Bastien est d’avoir trouvé, dans le théâtre choral, une langue scénique qui épouse la perception fragmentée de Christopher. Quand la troupe énumère ce que contient son sac ou ses poches, quand elle se resserre pour incarner la foule oppressante du métro londonien, elle donne forme à cette multiplicité qui déborde le personnage. Le collectif devient l’écho de ses obsessions, de ses peurs et de ses emballements sensoriels. L’effet est saisissant : on n’observe pas Christopher de l’extérieur, on habite un instant sa manière d’être au monde.
La scénographie mobile, les lumières et le son participent de cette immersion sans jamais tomber dans l’excès. Tout est pensé pour que le spectateur ressente, sans être assommé. Elle traduit magnifiquement la logique de Christopher : les lieux se décomposent et se recomposent en figures géométriques, comme si le monde entier devait s’ordonner selon une Loi immuable. Les nombres et les formes deviennent un refuge, une manière de rationaliser les drames. Mais dès qu’un événement échappe à cette organisation, les digues cèdent et surgissent les débordements émotionnels que Christopher ne sait pas gérer. L’effet est d’autant plus fort qu’il reste limpide : on voit le monde se réassembler sous nos yeux, dans une esthétique qui épouse la pensée du personnage.
Le bizarre incident du chien pendant la nuit ne se contente pas de raconter l’histoire de Christopher : il la raconte en train de s’écrire et de se mettre en scène. Ce que nous voyons, c’est le livre qu’il rédige à propos de son enquête, livre dont il ne voulait pas qu’il devienne théâtre, mais que Siobhan, son éducatrice, insiste à lire à voix haute. Elle est son double, son passeur, celle qui externalise sa voix intérieure et qui, parfois, s’adresse directement au public pour rappeler que nous assistons à une représentation.
Ce dispositif « méta » crée un effet de miroir : la pièce s’expose comme théâtre tout en donnant à voir la difficulté de Christopher à supporter la fiction et les métaphores. Il y a là une mise en abîme subtile, où le spectateur oscille entre immersion dans l’histoire et distance critique.
Marianne Marceau, une performance habitée
Marianne Marceau, dont on connaît le talent, incarne Christopher avec une justesse rare et une sincérité impressionnante. Ne quittant jamais la scène, elle porte la pièce sur ses épaules. Sa performance repose autant sur la physicalité que sur la parole : tics corporels, réactions faciales limpides, drôlerie désarmante d’un adolescent qui dit tout sans filtre. Elle montre la tendresse et la fragilité du personnage, mais aussi sa violence quand son corps ou son espace sont envahis. Surtout, elle manie avec finesse l’humour, ce rire né de la sincérité absolue, sans jamais tomber dans la caricature ni l’excès.
Autour d’elle, la distribution se distingue par sa cohésion. Tous les acteurs et actrices demeurent sur scène la plupart du temps, prêts à surgir pour incarner une galerie de figures truculentes. La metteure en scène en fait une chorale dramatique, vibrante et précise.
Un spectacle d’une fluidité rare
La pièce dure près de trois heures avec entracte, mais jamais on ne ressent de longueur. Les transitions sont d’une fluidité remarquable, les retours en arrière s’enchaînent sans perdre le spectateur, et la scénographie modulaire donne au récit son rythme respiré.
Au sortir du théâtre, on garde en tête une réflexion sur la vérité, les mensonges qui cimentent nos vies, et la difficulté d’aimer sans trahir. Mais surtout, on sort bouleversé d’avoir pu approcher, ne serait-ce qu’un moment, le monde vu par Christopher Boon, un monde en nombres premiers, où chaque détail compte, où l’on voit tout ce que les autres balayent du regard.
Informations complémentaires
Au Trident, du 17 septembre au 11 octobre 2025
Texte de Simon Stephens, basé sur le roman de Mark Haddon. Traduction de Maryse Warda.
Mise en scène de Marie-Josée Bastien, assistée de Jeanne Skura.
Distribution: Marianne Marceau (Christopher), Gaïa Cherrat Naghshi (Siobhan), Jean-Michel Déry (Ed), Frédérique Bradet (Judy), Christian Michaud, Jonathan Gagnon, Élie St-Cyr, Anne Painchaud, Érika Gagnon,
Linda Laplante.
Scénographie: Élène Pearson
Costumes: Églantine Mailly
Éclairages: Nyco Desmeules
Musique: Vincent Roy
Mouvements: Harold Rhéaume






