Le chiard à la Bordée : le goût salé de la révolte
Présenté à La Bordée jusqu’au 28 mars, Le chiard, texte d’Isabelle Hubert mis en scène par Jean-Sébastien Ouellette, réussit un pari délicat : faire surgir, à partir d’un geste domestique presque banal, une fresque à la fois drôle, émouvante et profondément politique. En racontant la révolte larvée de pêcheurs gaspésiens au début du XXᵉ siècle, la pièce mêle comédie et tragédie pour éclairer un pan méconnu de l’histoire québécoise, pour rappeler avec finesse que les grandes secousses de l’histoire naissent parfois d’un simple refus.
Nous sommes en Gaspésie, en 1909. Dans un village de pêcheurs pauvres, analphabètes et exploités depuis des générations, la vie suit son cours sous la domination économique d’une bourgeoisie anglophone qui s’enrichit grâce au commerce de la morue. Depuis plus de deux siècles, les pêcheurs vivent dans un système d’endettement qui les maintient dans une dépendance quasi totale.
Tout aurait pu continuer ainsi si Ed Brixton, prospère commerçant anglais, n’avait décidé de faire revenir d’Europe sa fille unique et de lui passer tous ses caprices. Parmi ceux-ci : offrir à son chien mourant le fameux chiard de morue de Donatienne, plat réputé dans tout le village pour ses vertus quasi miraculeuses.
Mais ce jour-là, Donatienne dit non.
Un refus simple, presque insignifiant. Pourtant, ce geste va fissurer l’équilibre fragile du village et entraîner dans son sillage toute une galerie de personnages : Grégoire, le fils épileptique attiré par les promesses d’un monde bourgeois dont il découvre les séductions ; Jeanne-Alice, sa sœur, jeune femme à l’esprit éveillé qui a lu quatre livres dans sa vie : Les Misérables, Le Manifeste du Parti communiste, le Larousse de 1890 et le catalogue Eaton de 1904 ; Lucette, belle-sœur veuve et craintive pour qui « mieux vaut des croûtes que rien pantoute », surtout s’il faut éviter le désordre.

À partir de ce refus domestique, la pièce déploie une réflexion plus large sur la dignité, l’honneur et les rapports de pouvoir.
Déplacer le regard sur l’histoire du Québec
Avec Le chiard, La Bordée conclut le troisième volet du cycle identitaire de sa saison. Après Un nouveau jour, qui explorait le discours national québécois, puis L’Empire du castor, consacré au rôle de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans la construction du Canada, cette nouvelle création plonge dans la condition des Canadiens français au début du XXᵉ siècle, à l’ombre des grands monopoles étrangers. La focale se resserre. On passe du grand récit national à la micro-histoire des exploités.
Ce déplacement est particulièrement intéressant. L’histoire du Québec s’est longtemps racontée autour de la vallée du Saint-Laurent, de la colonisation agricole, des explorateurs et des coureurs des bois. La fourrure évoque l’aventure, le mouvement, la frontière. La morue, il faut bien le dire, n’a rien de très noble. Elle sent fort, elle colle aux mains, elle ne correspond pas à l’imaginaire héroïque du roman national.
En choisissant ce sujet, Isabelle Hubert déplace le projecteur du canot de l’explorateur vers la barque du pêcheur. Elle éclaire un épisode longtemps resté dans l’ombre : la tragédie des pêcheurs gaspésiens piégés dans un système économique dominé par des commerçants étrangers qui exportaient la morue vers l’Europe en s’enrichissant sur le dos des travailleurs.

L’intrigue du chiard est fictive, mais la révolte qu’elle évoque s’inspire de faits bien réels, notamment la Révolte de Rivière-au-Renard. Cette base historique donne à la pièce une assise solide, d’autant plus que des photographies et illustrations d’époque projetées sur scène viennent ponctuer le récit et rappeler la réalité documentaire qui l’inspire.
C’est tout l’intérêt de la petite histoire : celle qui s’intéresse aux gens de peu, aux incidents mineurs, à la vie quotidienne de celles et ceux qui n’ont jamais laissé de traces écrites. Le théâtre devient ici un espace pour leur redonner voix.
Le chiard comme geste politique
Dramatiquement, tout repose sur un geste minuscule : refuser de cuisiner. Mais ce chiard devient rapidement une métaphore politique. D’abord acte de résistance domestique, il se transforme peu à peu en symbole collectif.
La pièce met en lumière le rôle central des femmes dans cette dynamique. Si l’économie de la morue domine l’arrière-plan historique, ce sont les gestes domestiques (préparer, nourrir, partager) qui deviennent le moteur de la révolte. Le travail invisible des femmes se révèle alors profondément politique.
Les personnages féminins incarnent d’ailleurs différentes postures face à l’injustice : la mère qui se tient debout, la jeune lectrice proto-marxiste, la bourgeoise européenne déconnectée, la tante craintive qui préférerait que tout reste tranquille. Tous flirtent avec l’archétype, mais cette stylisation sert l’efficacité dramatique du récit.
Une écriture qui danse entre rire et tragédie
Malgré la gravité du sujet, Le chiard est souvent très drôle. Isabelle Hubert trouve un équilibre habile entre comique et tragique. Le rire surgit de la langue, des situations et surtout de ces surprenants surtitres explicatifs qui ponctuent le spectacle. Présentés comme des didascalies visibles, ils commentent l’action avec un humour irrésistible et créent un décalage jubilatoire avec le drame en cours.
Ce procédé donne au spectacle un rythme très vivant et rappelle que nous assistons à une histoire racontée, presque contée. La pièce parle autant de l’événement que de la manière dont on transmet l’histoire. La langue, quant à elle, célèbre l’oralité gaspésienne sans tomber dans le pittoresque caricatural. Tous les personnages partagent le même accent, choix assumé qui favorise la fluidité et l’accessibilité du texte.

Une distribution solide
La distribution donne pleinement vie à cette galerie de personnages. Marianne Marceau est particulièrement marquante dans le rôle de la craintive tante Lucette, personnage fragile dont la peur du chaos semble pouvoir la briser au moindre coup de vent. Paul Fruteau de Laclos campe un Ed Brixton parfaitement cynique, incarnation presque caricaturale mais savoureuse du capitalisme triomphant. Émile Ouellette prête à Grégoire une naïveté touchante, jeune homme pris entre fascination et désillusion.
Au centre de tout cela, Danielle Le Saux-Farmer incarne une Donatienne solide comme un écueil, figure de dignité tranquille contre laquelle viennent se briser les illusions du système.
La scénographie opte pour un réalisme historique convaincant. Meubles d’époque, costumes soignés et décor polyvalent installent immédiatement l’univers de ces maisons gaspésiennes où se joue l’essentiel de l’action. Car tout se déroule dans des espaces domestiques : la maison de Donatienne ou celle de Brixton. Ce choix renforce l’idée que le politique naît ici dans l’intimité du quotidien.
La mer, quant à elle, est omniprésente. On la voit, on l’entend. Elle agit comme un personnage à part entière, vaste et indifférente, prête à emporter les destins humains dans son mouvement. Autour de la morue, les gestes domestiques se déploient avec une grande matérialité : couper, saler, préparer. Ces gestes répétitifs racontent autant l’histoire que les dialogues.
Pourquoi aller voir Le chiard
Le chiard réussit quelque chose de précieux : rendre l’histoire vivante. Sans renoncer à divertir, la pièce rappelle que les grandes transformations sociales prennent souvent racine dans des gestes modestes. Elle donne chair à une mémoire trop peu racontée et invite à regarder autrement les fondations économiques du Québec.
Porté par une écriture solide, une mise en scène efficace et des interprètes convaincants, le spectacle parvient à faire rire tout en suscitant une réflexion sincère sur la dignité et la solidarité. On sort de la salle avec l’envie d’en apprendre davantage, de rouvrir les livres d’histoire et de se souvenir que les révoltes commencent rarement par de grands discours. Parfois, elles commencent simplement par un bol de soupe que l’on refuse de servir.
Informations complémentaires
Texte: Isabelle Hubert
Mise en scène: Jean-Sébastien Ouellette
Distribution: Ariane Bellavance-Fafard, Paul Fruteau De Laclos, Danielle Le SauxFarmer, Marianne Marceau, Émile Ouellette et Anne Painchaud
Assistance à la mise en scène : Caroline Martin
Décor et accessoires : Ariane Sauvé
Conception et confection des costumes, maquillage et coiffure : Émily Wahlman
Éclairage et vidéo : Keven Dubois



