Le petit astronaute ou la gravité douce des êtres qui transforment le monde
Sous les apparences d’un récit intime, Le petit astronaute déploie au Trident une fresque d’une étonnante ampleur sensible. Dans la mise en scène inventive de Maryse Lapierre, l’adaptation de la bande dessinée de Jean-Paul Eid fait du souvenir un espace habitable, du théâtre une machine à remonter le vécu, et d’une vie sans traces « classiques » le centre lumineux d’un récit profondément émouvant.
Il y a, dans Le petit astronaute, quelque chose de l’album photo qu’on ouvre avec précaution, sachant que chaque image réveillera davantage que des souvenirs. Juliette, dite Tourniquette, revient comme chaque année à la même date dans la ruelle de son enfance. Et, à la faveur d’une visite libre, pour cause de vente, elle peut à nouveau pénétrer dans l’appartement de son enfance. Rien n’y a changé, ou presque. Et c’est précisément cette permanence improbable qui rend possible la traversée. En franchissant ce seuil, elle n’entre pas seulement dans un lieu, mais dans une mémoire matérielle, une capsule temporelle demeurée intacte assez longtemps pour que le passé y reprenne souffle.
Ce dispositif narratif, simple en apparence, donne lieu à une belle machine théâtrale à remonter le vécu. La transposition de la bande dessinée à la scène est d’une intelligence réjouissante. On pourrait parler d’adaptation, mais le mot paraît insuffisant. Il s’agit plutôt d’une transposition heureuse, qui conserve du médium d’origine non seulement des dialogues parfois directement issus des phylactères, mais surtout sa respiration, son art du passage, ses ellipses. Les souvenirs surgissent comme on change de case. Une scène se referme, une autre s’ouvre. Sous l’appartement principal glissent d’autres pièces, comme des tiroirs secrets de la mémoire : un sous-sol, une chambre d’hôpital, un ailleurs.

Quelque chose de la narration graphique survit ainsi dans la scénographie. Et quelle scénographie. Chaleureuse, minutieuse, profondément habitée. Tout concourt à faire de cet appartement un organisme vivant, traversé de réminiscences. La lumière accompagne avec finesse les glissements temporels, tandis que la musique jouée sur scène par Josué Beaucage ajoute une texture poético-spatiale à l’ensemble. Les motifs autour de Major Tom irriguent discrètement le spectacle sans l’enfermer dans la citation, ouvrant plutôt une mythologie intime où le petit frère handicapé devient réellement cosmonaute.
Car Tom est au cœur de tout.
Le centre de gravité de la famille
Et c’est peut-être là que le spectacle accomplit son geste le plus délicat. Tom ne parle pas, ne marche pas, n’accomplit rien de ce que nos récits associent d’ordinaire à une destinée héroïque. Et pourtant il reconfigure tout. Une famille. Une sœur. Une communauté. Une mémoire. Le spectacle touche ici à une vérité rare : certaines vies laissent des traces qui ne sont ni monumentales ni discursives, mais relationnelles. Elles transforment ceux qui les entourent.
La représentation du handicap échappe heureusement aux pièges de l’angélisation. Tom n’est ni allégorie pure ni simple objet de compassion. Son corps, incarné par un pantin d’une remarquable expressivité, est à la fois réaliste dans sa matérialité et doucement stylisé. Il y a une très grande justesse dans cette manière de rendre visible un corps médicalisé, porté, déplacé, soigné, aimé.
Et surtout dans cette phrase, presque lancée en passant, mais qui ouvre un abîme : à trop vouloir guérir un enfant, on lui donne l’impression de ne pas l’aimer. Toute une éthique du soin tient là.

La banalité de la tendresse
La pièce n’esquive ni la fatigue, ni les renoncements, ni les ajustements que suppose une telle réalité. Mais elle refuse d’en faire une dramaturgie du malheur. C’est sans doute ce qui la rend si bouleversante. Rien n’est grandiloquent. On reste dans le quotidien d’une famille aimante, avec ses débordements comiques, ses scènes de Noël franchement hilarantes, ses tendresses banales.
Et cette banalité de la tendresse devient ici matière poétique.
Cette justesse tient beaucoup au jeu des interprètes. Miryam Amrouche porte le spectacle avec une présence lumineuse, passant de l’enfance à la jeune femme sans rupture démonstrative, avec cette aisance qui fait paraître naturels les glissements les plus délicats. Sa Juliette-Tourniquette conserve quelque chose d’ouvert, de vif et de légèrement obstiné, qui rend la mémoire moins récitée que revécue, et qui ne caricature jamais l’enfance.
À ses côtés, Marc-Antoine Marceau compose un père profondément attachant, dans une tonalité de douceur, d’humour et de pragmatisme qui évite toute idéalisation naïve. Sa manière d’accueillir la vie comme elle vient devient presque une éthique silencieuse. Et autour d’eux, la distribution déploie une galerie de personnages (famille, voisinage, médecins, enfants) portée avec une belle souplesse par des interprètes solides, capables de passer d’un registre à l’autre sans rompre la continuité sensible de l’œuvre. Cette cohésion donne à la communauté représentée sa véritable épaisseur humaine.
On pourrait noter, il est vrai, que cette cellule familiale apparaît parfois presque trop harmonieusement soudée face à l’adversité, comme si les fractures possibles restaient en retrait. Mais cette idéalisation légère appartient moins à l’adaptation scénique qu’à la tonalité profondément généreuse de l’œuvre source, que le spectacle choisit d’assumer plutôt que de contredire.
Il faut aussi dire combien le spectacle réussit l’enfance. Pas comme nostalgie sucrée, mais comme régime perceptif. Dans les mains d’enfants feuilletant un album sous une table et ce dialogue désarmant d’innocence: « lui c’est mon grand-père, il est mort » dit l’une. « Ah d’accord » répond l’autre. Dans des petites casquettes figurant une garderie entière. Dans ces enfants de ruelle qui veillent le vélo de Juliette et lui offrent, à la fin, un chapeau de fête parce qu’aujourd’hui, c’est encore l’anniversaire de Tom. Ce sont de petites inventions de mise en scène, mais elles font tout.
On pourrait objecter que la pièce sollicite fortement l’émotion. C’est vrai. Elle le fait même sans pudeur excessive. Elle joue parfois comme des montagnes russes affectives. Mais ce serait injuste d’y voir du pur tire-larmes. Car l’émotion n’est jamais extorquée, elle est construite par accumulation de détails justes, de présences crédibles, de gestes minuscules. Elle surgit parce que le spectacle fabrique de la proximité.
Cette fresque sensible sur la mémoire, la fratrie et le handicap réussit une chose précieuse : faire d’une vie qui n’a laissé ni grandes paroles ni gestes spectaculaires le centre irradiant d’un récit. On en sort les yeux rougis, certes, mais moins accablé que secrètement agrandi. Et peut-être est-ce cela que raconte, au fond, Le petit astronaute : que certaines existences, même brèves, même empêchées, modifient durablement la gravité des autres.
Tom, retourné dans l’espace selon la belle fiction de sa sœur, continue d’envoyer des messages. Le théâtre, ici, les capte encore.
Informations complémentaires
D’après la bande dessinée de Jean-Paul Eid.
Écriture dramatique: Mary-Lee Picknell
Adaptation pour la scène : Jean-Paul Eid et Mary-Lee Picknell, en collaboration avec Maryse Lapierre.
Mise en scène : Maryse Lapierre
Distribution : Miryam Amrouche, Marc-Antoine Marceau, Frédérique Bradet, Lorraine Côté, Anthony Parent-Castanha, Maxime Robin, Carla Mezquita Honhon, Carolanne Foucher, Mathieu Bérubé-Lemay, Josué Beaucage.
Assistance à la mise en scène : Elizabeth Cordeau Rancourt
Scénographie : Ariane Sauvé
Costumes : Églantine Mailly
Éclairages : Keven Dubois
Musique : Josué Beaucage



