Le Québec est un pays scandinave : identité en mode difficile
Présenté au Premier Acte du 16 au 28 février, dans le cadre du Mois Multi, Le Québec est un pays scandinave de Gabriel Samson I s’impose comme une performance solo nerveuse et éclatée, où rap, poésie, jeu vidéo et autofiction s’entremêlent pour interroger, à grands coups de punchlines, l’identité québécoise et celle d’une personne non binaire. Entre énergie contagieuse et réflexion politique, le spectacle manette en main explore ce que signifie se définir, comme individu et comme peuple, à une époque saturée de références, de doutes et de réactions.
Ce n’est pas un spectacle mais une bourrasque. Pas le temps de s’installer, déjà la phrase fuse, la punchline claque, le micro vibre. Le Québec est un pays scandinave, appartient à cette catégorie nerveuse et prometteuse : un solo porté à bout de souffle par Gabriel Samson I, quelque part entre le micro-ouvert, le slam, le rap et la confession politique. C’est vif. Mordant. Par moments franchement hilarant. Et incontestablement performant. Mais derrière l’énergie brute, une question sous-tend l’ensemble: que cherche-t-on à définir, exactement ?
Flow, fragments et fougue
Le spectacle se compose de fragments textuels, autoportants, rassemblés pour éclairer les grandes thématiques annoncées : identité de genre, souveraineté québécoise, américanisation culturelle. L’écriture est brillante par éclats. Il y a du rythme, du panache, un sens indéniable de la formule.
Certains passages sont épiques : un match de la Victoire de Montréal et de Montréal contre Ottawa… et Ottawa. Une tentative mathématique de calculer la valeur de Radio X. Une ballade rock exaltée dédiée à Éric Caire. On rit. Beaucoup. La salle est conquise, reconnaît les références, savoure la connivence.
On sent l’enfant de la télé, nourri de culture populaire, de MSN, de K-Maro, de Starbucks, de débats YouTube et de figures polarisantes comme Charlie Kirk. L’écriture est saturée d’anglicismes, de codes numériques, d’une langue jeune, actuelle, nerveuse. C’est un flow générationnel assumé. Mais cette profusion est aussi un défi. Il y a énormément de matière. L’éclat est là, mais il ne s’assemble pas toujours en constellation.
Jeu vidéo, régies visibles et indépendance performée
L’une des idées les plus fortes du spectacle tient à sa forme. Un jeu vidéo projeté en fond de scène, contrôlé en direct par l’artiste. Régies de son et d’éclairage visibles. Solo absolu. Pas d’intermédiaire. L’indépendance est autant formelle que thématique.
Le jeu agit comme un simulateur identitaire. Première consigne :
« Veuillez nous transmettre ce que vous n’êtes pas. » On traverse un dédale de salles, où s’affichent souvenirs, photos, vidéos d’enfance. L’identité comme parcours à débloquer. Comme niveau à franchir. Comme boss final à vaincre.
La cohérence entre fond et forme est indéniable. L’artiste parle d’indépendance en l’exécutant. Iel tient la console. Iel gère tout. L’autonomie devient performance. Mais un jeu peut-il vraiment se gagner ? Ou seulement se rejouer ?
Deux recherches identitaires… en réaction
Le parallèle entre identité de genre et souveraineté nationale est central, audacieux et intelligent. Et surtout très bien écrit et porté par une interprétation d’une grande intensité.
Pourtant, une difficulté apparaît : ces deux identités semblent souvent définies contre. L’identité s’énonce en négatif, en réaction. On souffre d’être encore défini de manière binaire. On dénonce l’hégémonie américaine en s’abreuvant de références américaines. On fustige l’assimilation tout en parlant sa langue. La culture populaire est à la fois repoussoir et matière première. Un Québec indépendant aura-t-il une autre langue ?
Les identités queer pourront-elles dépasser le concept identitaire ?
Le spectacle ouvre ces questions sans toujours les approfondir. La cartographie d’un territoire queer, pour reprendre la métaphore géographique qu’il convoque, aurait peut-être mérité une géomatique un peu plus mûre.
Du “je souffre” au “nous stagnons”
Gabriel Samson I alterne entre l’intime comme outil d’analyse et la critique acerbe d’un collectif qui peine à se définir. Le “je” devient laboratoire du “nous”. Plus le spectacle progresse, plus la vulnérabilité apparaît. Les retours sur les violences subies, les humiliations numériques, l’anxiété persistante, déplacent le propos vers quelque chose de plus incarné. Les images de Charlie Kirk, son assassinat en boucle, l’artiste torse nu se peignant une trace rouge sanguinolente dans le cou : stigmates au temps de TikTok. Là, le spectacle touche une zone plus trouble. Plus fragile.
Mais le passage du “je souffre” au “nous stagnons” demeure parfois démonstratif. L’autofiction expose surtout une solitude. Une solitude cohérente avec notre époque, peut-être. Une génération qui ironise parce qu’elle ne sait plus comment croire.
Nationalisme : fermeture ou projection ?
La souveraineté est présentée comme urgence existentielle. Mais elle est largement définie en opposition : contre le Canada, contre l’américanisation, contre l’effacement culturel. Y a-t-il place pour le doute ? Pour l’invention ?
Le spectacle parle beaucoup de ce qu’il refuse. Moins de ce qu’il propose. Mais cela tient peut-être moins d’une faiblesse que d’un état de recherche. Gabriel Samson I possède une présence, une plume et une intelligence scénique suffisamment fortes pour que l’on pressente, dans les années à venir, un approfondissement et un resserrement du geste. Ce qui est ici encore fragmentaire est déjà puissamment vivant.
Un geste prometteur
Malgré ses excès, malgré son trop-plein, Le Québec est un pays scandinave est un geste fort. On y sent une urgence, une rage, un désir de secouer. La performance de Gabriel Samson I est indéniable. L’énergie est contagieuse. Le talent est là. Ce solo déborde. Il cherche. Il frappe. Il grince. Il amuse. Il dérange.
Il ne trouve pas encore toujours son centre. Mais il pose une question essentielle : qu’est-ce qu’on attend pour se choisir ? La partie ne fait peut-être que commencer…
Informations complémentaires
Texte, mise en scène et interprétation: Gabriel Samson I
Assistance à la mise en scène: Alex LJC Laporte
Assistance à la scénographie: Bruno Samson
Direction de production: Thomas Royer
Conception de l’intelligence artificielle: Elias Djemil-Matassov
Conception: Thomas Royer, Alex LJC Laporte, Jérémy Fortin, Laurie Foster, Gabriel Samson I, ainsi qu’à la conception musicale : Félix Doré, Bertrand Verreault, Zachary Chazot-Labbé et Justin Robichaud





