Repris au Premier Acte à quelques jours des élections québécoises, Le Vote stratégique trouve dans l’actualité un carburant presque trop parfait. Sous les outrances de ses trois bouffons et derrière une avalanche de calembours, de vulgarité et d’absurdités politiques, le spectacle d’Hommeries! fait davantage que caricaturer nos élu.e.s : il transforme le public en électorat, le manipule avec son consentement et finit par lui demander ce qu’il compte faire de sa démocratie. C’est féroce, grossier, intelligent et terriblement drôle.
Hasard exquis du calendrier : le soir de la première du Vote stratégique, Radio-Canada diffusait également un débat réunissant des candidats de Québec rive-nord. Une petite mise en bouche, en quelque sorte, avant de se rendre à Premier Acte pour assister à un autre débat électoral.
À ceci près que, dans le second, les candidats sont des bouffons.
Encore que.
La frontière est précisément celle que le spectacle prend un malin plaisir à brouiller pendant près de deux heures. Car cette reprise du Vote stratégique, présentée jusqu’au 3 octobre, acquiert à quelques jours du scrutin une saveur particulière. En septembre 2026, le dispositif est devenu presque dangereusement poreux : dans la salle, on joue à l’élection tandis que, dehors, l’élection se joue réellement. Et les deux mondes se ressemblent parfois un peu trop.
Mesdames et messieurs, entrez dans l’arène
À notre arrivée, l’ambiance tient déjà du cirque. La musique de cirque-onstance donne le ton, tandis qu’un « bingo érectoral » détourne joyeusement les codes de la campagne à l’ère des réseaux sociaux. Au centre de la salle trône une arène. Autour d’elle, un public que les bouffons ne tarderont pas à transformer en électorat.
Tout est déjà là : le spectacle, la consommation, la séduction, l’attention à conquérir. La politique est un produit et, bientôt, tout sera à vendre. Les votes, évidemment, mais surtout les promesses.
Lacharrue, Douchebag et Wannabe font leur entrée avec une fausse pudeur de vierges effarouchées avant de se jeter dans l’arène. Il faudra tout de même « l’appel du peuple » pour qu’une personne du public se décide à aller appuyer sur le bouton rouge qui déclenche les hostilités.
Et c’est parti.
Il faut des partis. Des programmes, éventuellement, enfin, peut-être, mais ne nous emballons pas. Il faut surtout des slogans.
Le Parti du Gros Bon Sens, enfin… Équipe Lacharrue, choisira « Ensemble, une voix, chacun dans son char ». Les Enverdeurs, verts plutôt pâles, optent pour « Toustes à la selle… de vélo ». Quant au Parti lobbyiste patriotique : « Je ne promettrai rien, mais j’va l’faire ».
L’essentiel est sauf : cela ne veut à peu près rien dire.

La langue passée au tordeur
Comme lors de la première mouture, en 2025, l’un des grands plaisirs du Vote stratégique réside dans sa langue. Le texte de Nicola Boulanger, Melissa Bouchard, Valérie Boutin, Paul Fruteau De Laclos et Guillaume Pelletier la manipule, la triture, la concasse jusqu’à produire un formidable gloubi-boulga politique.
Les jeux de mots s’enchaînent à un rythme démentiel. Les calembours sont parfois licencieux, souvent franchement grivois, et les tirades volontiers rabelaisiennes. Lorsqu’on rappelle à l’ordre un candidat en invoquant le « décorum », on s’étonne que le latin sorte ainsi du chapeau. Une traduction en langue des signes dégénère en mime obscène. Et « heureux les riches », apprend-on, puisqu’ils s’en vont au paradis fiscal.
C’est gros. Énorme, même. C’est précisément le principe.
Car le bouffon ne connaît ni bon goût ni rectitude. Il grossit les traits jusqu’à la difformité pour rendre visibles ceux que l’habitude nous empêche parfois de regarder.
La reprise pousse encore plus loin ce jeu de reconnaissance puisqu’elle s’abreuve généreusement de la campagne électorale de 2026. Le texte a été considérablement actualisé. Les références fusent et, parfois, la caricature semble courir derrière une réalité qui a pris de l’avance sur elle. Certaines expressions absurdes pourraient presque avoir été glanées dans une véritable campagne. À une époque où les « agricultureurs » peuvent se retrouver sur des panneaux électoraux, la langue bouffonne doit travailler fort pour conserver son monopole de l’incongru.
Et c’est peut-être là que le rire commence à grincer.
Combien faut-il exagérer?
Car Le Vote stratégique ne se contente pas de représenter une élection. Il en fabrique une. Campagne, porte-à-porte, slogans, mobilisation, débats, promesses : toutes les étapes y passent jusqu’au scrutin lui-même. Le taux de participation atteint d’ailleurs un spectaculaire 100 %. Prenez-en de la graine.
Ce soir-là, le public porte Équipe Lacharrue au pouvoir. Il faut dire que la démocratie bouffonne possède elle aussi ses petites subtilités. Pendant que certains tiennent un comptoir ou quémandent des fonds, Lacharrue accueille le public et fait consciencieusement la tournée des gradins en faisant remplir les feuilles de bingo érectoral. La poignée de main demeure une technologie électorale d’une efficacité remarquable.
C’est là toute l’intelligence du dispositif : nous savons que nous sommes manipulés et nous nous laissons manipuler avec un plaisir manifeste.
Les trois bouffons savent chauffer une salle. Ils interpellent, séduisent, provoquent, galvanisent. Le public répond. Il rit, applaudit, choisit son camp, se lève et vote. Et plus ils en font, plus nous en redemandons.
Nous pouvons nous croire bien à l’abri dans un théâtre : ici, tout cela n’est qu’un jeu. Mais combien faut-il réellement exagérer pour produire du comportement électoral? La question s’installe insidieusement. Car les ressorts utilisés pour soulever cette minuscule foule théâtrale ne sont pas étrangers à ceux employés hors de la salle : simplifier, provoquer, fabriquer de l’adhésion, désigner ce contre quoi on se bat, trouver la formule qui restera en tête.
Les trois partis proposent des visions différentes, mais ils participent à la même machine. Chacun doit conquérir l’attention, séduire et transformer un public en électorat. La satire vise donc moins les seules idées politiques que la mécanique électorale elle-même.

Trois bouffons et une centaine d’autres
C’est aussi là que le bouffon devient autrement plus dangereux que le simple caricaturiste. Douchebag, Lacharrue et Wannabe peuvent évidemment être lus comme des archétypes politiques : colère identitaire pour l’un, gros bon sens et confortable immobilisme pour l’autre, progressisme vert et bonne conscience pour le troisième. Mais ils ne caricaturent pas seulement les politiciens.
Ils nous caricaturent, nous.
Ils donnent corps à trois désirs électoraux parfaitement reconnaissables : qu’on légitime notre colère; qu’on nous promette de préserver notre confort; qu’on nous assure que nous sommes du bon côté moral de l’histoire.
Dès lors, « Nos élus sont des bouffons! » perd un peu de son innocente satisfaction. Car si l’offre politique est façonnée pour répondre aux désirs de l’électorat, le miroir fonctionne dans les deux sens. De facto, le véritable personnage du Vote stratégique pourrait bien être le public.
Nous entrons dans la salle comme spectateurs. Nous devenons progressivement militants, électeurs, puis responsables d’un résultat dont il faudra assumer les conséquences. Car gagner une élection, c’est encore la partie facile.
Après la promesse, les toilettes bouchées
Une fois élu, il faut gouverner. Et là, catastrophe : « Le gouvernement d’avant avait pas flushé, y’a d’la marde partout, mon gouvernement est pas présentable » nous dira l’heureuse élue.
Aux belles promesses succède le casse-tête des problèmes réels. Il faut financer tout ce qui a été promis, trouver des solutions, couper, privatiser. La fête électorale accouche de l’austérité. Après avoir joyeusement participé au grand cirque démocratique, le public découvre que son vote produit des conséquences.
On ne divulgâchera pas la suite. Disons seulement que la chute, déjà efficace dans la première version, acquiert aujourd’hui une résonance particulière. Sous les obscénités et le délire affleure quelque chose de nettement moins drôle : l’inertie est peut-être le véritable sujet du spectacle. Lacharrue nous invite d’ailleurs à regarder tout cela « comme on écoute un Bye Bye ». Ne vous épuisez surtout pas à réfléchir. Préservez votre énergie. Restez confortablement assis sur vos fesses.
La contradiction est superbe, car Hommeries! utilise précisément le spectacle pour dénoncer notre tendance à transformer la politique en spectacle. Nous rions parce que nous reconnaissons les mécanismes. Nous éprouvons collectivement notre lucidité : mon Dieu que c’est vrai. Puis quoi?
Le rire peut réveiller. Il peut aussi constituer une formidable soupape. On rit de l’absurdité du monde, satisfait de ne pas être dupe, puis on remet son manteau et on rentre chez soi.
Le Vote stratégique laisse heureusement cette contradiction ouverte.

Des corps poussés jusqu’au grotesque
Encore faut-il, pour que cette énorme machine fonctionne, trois interprètes capables de l’alimenter sans relâche. Valérie Boutin, Paul Fruteau De Laclos et Guillaume Pelletier portent littéralement le spectacle à bout de corps. Costumes et silhouettes accentuent les caractéristiques physiques jusqu’au grotesque; gestes, mimiques et rictus poursuivent le travail de déformation.
Le théâtre bouffon est ici extraordinairement physique. On crie, sue, rampe, se contorsionne, bondit. La proximité avec le public est telle qu’au premier rang, on court toujours le risque de voir surgir un auguste fessier à quelques centimètres de son visage.
Surtout, les trois interprètes maîtrisent suffisamment leurs personnages pour jouer constamment avec la salle. Ils absorbent les réactions, rebondissent, improvisent, adaptent leur jeu et composent avec les résultats de cette véritable fausse élection sans jamais laisser retomber l’énergie.
Leur générosité donne au spectacle son caractère joyeusement incontrôlable, alors même que sa mécanique est remarquablement précise.
Rire de tout, mais surtout de nous
Le Vote stratégique est vulgaire, outrancier, politiquement incorrect et parfaitement heureux de l’être. Personne n’y est épargné. Aucune famille politique ne sort propre de la boue, et les bouffons prennent manifestement beaucoup de plaisir à nous y entraîner avec eux.
Cela fait un bien fou.
Mais à quelques jours d’une véritable élection, la distance entre la caricature et son modèle s’est dangereusement réduite. La politique emprunte au spectacle ses slogans, ses personnages, ses affrontements et ses effets de manche; Hommeries! lui rend la politesse en transformant la démocratie en une irrésistible fête foraine.
Et nous participons de bon cœur.
Mais la morsure est caustique. Les bouffons sont dans l’arène, certes. Mais pendant près de deux heures, ils nous montrent avec une redoutable efficacité qu’ils ne sont peut-être pas les seuls dans la salle.
Et puisque la frontière entre farce électorale et véritable campagne est décidément bien mince, Hommeries! poussera le jeu jusqu’au bout en organisant une « soirée érectorale » le 5 octobre, pour suivre les résultats avec les bouffons. Cette fois, toutefois, impossible de réclamer un nouveau vote si le résultat nous déplaît.
Informations complémentaires
Production: Hommeries !
Interprétation: Valérie Boutin, Paul Fruteau De Laclos et Guillaume Pelletier
Idée originale des personnages: Valérie Boutin, Paul Fruteau De Laclos et François-Guillaume Leblanc
Texte: Nicola Boulanger, Melissa Bouchard, Valérie Boutin, Paul Fruteau De Laclos et Guillaume Pelletier
Mise en scène et régie: Nicola Boulanger et Melissa Bouchard
Direction de production: Melissa Bouchard
Conception: Nathalie Côté, Jérôme Huot, Mathieu Turcotte


