L’Empire du castor ou la grande liquidation du Canada
Présentée au Théâtre La Bordée du 13 janvier au 7 février, L’Empire du castor revisite avec une férocité jubilatoire les fondations économiques et coloniales du Canada, en transformant l’histoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson en une grande liquidation théâtrale aussi mordante que salutaire.
L’Empire du castor s’attaque à ce qui précède le Canada. À ce qui l’a rendu possible. À ce qui l’a façonné dans ses fondations les plus fragiles et les plus violentes. Bien avant la Confédération, avant même l’idée d’un pays, il y a eu une entreprise tentaculaire, prédatrice, visionnaire à sa manière: la Compagnie de la Baie d’Hudson. Une corporation avant l’heure, qui n’a pas seulement exploité un territoire, mais l’a organisé, quadrillé, hiérarchisé selon ses besoins. Routes, postes, flux humains, rapports de pouvoir: tout devait servir l’extraction, le profit, l’expansion.
Le spectacle retrace cette histoire à travers le parcours fulgurant et glaçant de George Simpson, gouverneur général de la Compagnie, surnommé l’Empereur du Nord. Un homme pressé, insatiable, obsédé par la réussite et la reconnaissance sociale, qui incarne à merveille l’avidité sans frein d’un capitalisme colonial et extractiviste en train de se mettre en place. Mais L’Empire du castor ne se contente pas d’un portrait historique : c’est bien un système qu’on voit se déployer, se consolider, s’imposer aux territoires, aux peuples, aux corps humains et non humains.

Une comédie féroce, érudite sans jamais devenir documentaire
Le théâtre ici est historique, mais jamais poussiéreux. Il condense, raccourcit, imagine, relie. Il refuse la reconstitution sage au profit d’un récit nerveux, instable, profondément théâtral. La colonisation n’y est pas racontée comme une marche inévitable du progrès, mais comme une entreprise de domination totale: des terres, des peuples autochtones, des Métis, des Canadiens français, des femmes, des enfants, des animaux. Tout devient ressource, marchandise, variable d’ajustement.
La pièce promet une alternative à l’histoire scolaire, et elle tient parole. Ce récit rugueux, instable, irrévérencieux n’est pas sans rappeler l’esprit du balado Les pires moments de l’histoire de Charles Beauchesne: une manière de raconter le passé en refusant l’héroïsation, en exposant frontalement la violence, l’absurde et la brutalité des systèmes qui l’ont façonné. Comme dans le balado, l’humour devient ici un outil de dévoilement plutôt qu’un écran de fumée. On rit, souvent jaune, mais ce rire ouvre la réflexion au lieu de la refermer. Curieuse, bien documentée, érudite sans être élitiste, L’Empire du castor assume une forme ludique et festive pour mieux attaquer le cœur du mythe national. La fresque historique qu’elle déploie ne cherche pas à rassurer, mais à déranger, en rappelant que la naissance du capitalisme contemporain s’est faite dans le bruit, la fureur et l’effacement méthodique de celles et ceux qui n’entraient pas dans la logique du profit.
L’intérêt dramaturgique de la pièce réside par ailleurs dans ce dispositif aussi simple qu’implacable: tout se joue dans le cadre d’une grande liquidation. Six commis du magasin La Baie, souriants, volubiles, obsédés par le service à la clientèle, nous accueillent pour la vente finale. Ils racontent l’histoire de l’entreprise tout en la rejouant, en l’actualisant, en la mettant en vitrine. Le capitalisme apparaît alors non seulement comme un système économique, mais comme une scénographie: vitrines, slogans, rabais, promesses, liquidation perpétuelle.
Les interludes publicitaires, joués en direct comme si l’on se trouvait à Place Laurier, sont d’une ironie mordante. On y vend tout, toujours plus, jusqu’à l’indécence. La métaphore est brutale, assumée: on a liquidé les territoires comme on liquide des stocks, on a liquidé des peuples comme on liquide une marchandise devenue encombrante. La variole, transmise par les fameuses couvertures, devient l’un des symboles les plus glaçants de cette logique où le profit écrase toute considération humaine.
Une écriture à plusieurs voix pour une histoire chaotique
Écrit à huit mains, le texte rassemble Jean Marc Dalpé, Alexis Martin, Michael Mackenzie et Yvette Nolan. Cette pluralité d’origines et de perspectives n’est pas un argument de façade: elle est constitutive de l’œuvre. Il fallait bien cette polyphonie pour raconter une histoire aussi chaotique, aussi conflictuelle, aussi profondément inégale. Le Canada n’est pas né d’un récit unifié, mais d’un empilement de violences, de négociations asymétriques, de silences imposés.
L’écriture est vive, rapide, drôle. Deux heures qui passent sans qu’on les voie filer. On rit souvent, jaune parfois, mais on ne s’ennuie jamais. Et surtout, on apprend. Non pas à coups de leçons, mais par immersion, par frottement, par accumulation de situations. Le spectacle parvient à être érudit sans jamais être pesant, informatif sans devenir didactique.
Fait troublant: les auteurs ont commencé à travailler sur L’Empire du castor avant l’annonce de la faillite de La Baie d’Hudson en 2025. L’actualité est venue rattraper la fiction, renforçant encore le sentiment que ce récit n’appartient pas au passé, mais qu’il continue de structurer notre présent.
Une mise en scène minimale au service du récit
Alexis Martin opte pour une mise en scène dépouillée, presque austère, qui repose avant tout sur la puissance du récit et le talent des interprètes. Quelques objets suffisent à faire basculer l’espace d’un magasin contemporain à la forêt boréale d’il y a deux siècles. Les comis expliquent les personnages avant de les jouer, glissent d’une identité à l’autre, brisent le quatrième mur puis y reviennent, recréant un magasin à rayons… théâtral.
Le dispositif repose largement sur l’adresse directe au public. Le spectateur est constamment interpellé, inclus, parfois pris à partie. L’éclairage d’Émile Beauchemin joue un rôle symbolique fort: George Simpson demeure presque toujours dans la lumière, même lorsqu’il se tient en marge de la scène, comme s’il refusait toute disparition, toute relégation hors du champ.
La distribution est solide et engagée. Emmanuel Bédard livre une interprétation magistrale de Simpson, personnage haïssable au possible, tyrannique, grotesque et terriblement contemporain. Autour de lui, Miryam Amrouche, Charles Bender, Frédérique Bradet, Marie-Pier Chamberland et Jean Marc Dalpé composent une galerie de figures mouvantes, au service d’un récit choral.

Rire pour penser, penser sans se rassurer
L’Empire du castor promet humour, démesure et tension. Il tient parole. Le rire est ici une arme critique, jamais une échappatoire. Il sert à dévoiler, à désarçonner, à créer un inconfort salutaire. Le spectacle réussit à faire sentir les logiques coloniales sans tomber dans la démonstration pédagogique. Il laisse au spectateur un espace actif, parfois instable, souvent dérangeant.
L’histoire pacifique et consensuelle du Canada en prend pour son rhume, et c’est socialement nécessaire. Ce qui est raconté ici, c’est une histoire de conquête, de mort, d’éradication, menée au nom du profit. Une histoire qui n’a rien de lointain. Une histoire dont les structures continuent de façonner nos rapports au territoire, à l’économie, aux peuples autochtones.
Les grandes fresques historiques risquent parfois d’écraser l’émotion sous l’érudition. Ce n’est pas le cas ici. L’expérience demeure profondément sensible, presque charnelle, notamment dans certaines séquences poétiques où l’énumération des routes, des postes, des lieux de la traite devient une cartographie fantôme du pays en train de naître.
Voir du théâtre historique sur nos scènes n’est pas un luxe. C’est un geste politique. L’Empire du castor participe activement à la déconstruction du récit national et à la construction de l’esprit critique. Il ne propose pas une vérité définitive, mais ouvre des brèches, des failles, des zones de friction où la pensée peut circuler. Voici une comédie féroce, mordante, brillamment documentée, qui rappelle que le Canada n’est pas né d’un grand récit héroïque, mais d’un immense magasin où tout, absolument tout, était à vendre.
Informations complémentaires
Coproduction de La Bordée et Nouveau Théâtre Expérimental
Texte : Jean Marc Dalpé et Alexis Martin avec la participation de Michael Mackenzie et Yvette Nolan
Interprètes: Miryam Amrouche, Emmanuel Bédard, Charles Bender, Frédérique Bradet, Marie-Pier Chamberland et Jean-Marc Dalpé.
Mise en scène : Alexis Martin
Assistance à la mise en scène : Élaine Normandeau
Historienne-conseil : Anne Trépanier
Décor et accessoires : Patrice Charbonneau-Brunelle
Costumes : Virginie Leclerc
Conception sonore : Raphaël Léveillé
Éclairages : Émile Beauchemin



