Les Contes à passer le temps : quinze hivers et encore ce vertige doux
Présentés dans les voûtes de la Maison Chevalier du 15 au 31 décembre, les Contes à passer le temps reviennent célébrer leur 15e édition. Dans l’intimité chaleureuse de ce lieu unique, six histoires se déploient comme autant de lueurs dans la nuit de décembre, entre rires, merveilleux et douce humanité. Une tradition qui, chaque année, réenchante Québec.
Il était une fois, à mi-décembre, des silhouettes emmitouflées qui se souvenaient qu’un refuge existait quelque part dans la ville. Un lieu où le temps cessait d’obéir aux montres connectées pour se mettre au rythme d’une horloge à la respiration presque humaine. Alors, comme on ouvre un grimoire familier dont les pages sentent la laine et le sucre, ces silhouettes poussaient les portes de la Maison Chevalier.
Dans le Vieux-Québec métamorphosé en boule à neige, les pavés craquent sous les pas. Les lumières du Petit-Champlain scintillent comme un alphabet ancien, et derrière les voûtes, le bar à desserts tient lieu de mot de passe. Ce soir-là, encore une fois, on ne va pas “voir un spectacle”. On revient à un rituel. Car les Contes à passer le temps sont de ces traditions qui prennent soin de nous presque malgré nous. Elles nous attendent. Elles savent déjà pourquoi il faut être là. Noël, dans cette ville, serait un peu bancal sans elles.
Dans cette 15e édition, quelque chose vibre différemment, comme si l’anniversaire avait permis au rituel de se regarder en face. Maxime Robin donnait lui-même le signal, dans une ouverture tendre comme une première neige : l’horloge des Contes, vieille complice, battement obstiné des voûtes, rappelait qu’il existe deux types de temps. Celui qui s’écoule. Et celui qu’on choisit d’habiter.
Les Contes relèvent de ce second royaume.
Ici, la forme a l’air simple, presque naïve : six contes, six interprètes, une adresse directe. Mais rien n’y est jamais anodin. L’intimité est une prouesse, l’humour un scalpel, la mélancolie une matière noble. Les récits se répondent d’une année à l’autre, tissant une toile dont nous sommes devenus les fils.
Les contes : quand le merveilleux s’assoit dans nos vies d’adultes
À chaque édition, on se dit qu’on connaît la recette. Et chaque année, on se trompe. Les Contes ont cette grâce de mêler le présent à l’archaïque, l’actualité au merveilleux, comme si tout appartenait à la même famille. Cette fois-ci, les histoires oscillaient entre fantastique ténu et quotidien brut, comme si Andersen prenait son café au coin de Cartier ou de Saint-Vallier.
On y croise la Reine des neiges d’Andersen, au cœur gelé, dans une réécriture douce-amère où le froid n’est pas une menace mais un passage. Un conte qui comprend que certaines choses très dures sont aussi très belles, à la manière d’un givre qui révèle la fenêtre. On s’attache à une bénévole de Nez Rouge en date post-tinder, qui a tout essayé : les applis, les faux espoirs, les conversations qui meurent avant d’exister. Jusqu’au soir où elle reconduit un certain Nico dans sa déneigeuse… le 25 décembre. C’est à hurler de rire, un bijou de comédie moderne où l’amour se fraye un chemin dans la sloche.
On déambule aussi dans un Château Frontenac infesté de fantômes, incontestablement la star de la soirée. William Cornelius van Horne, soudain reconfiguré en Ebenezer Scrooge du Vieux-Québec, y sera forcé de croiser ses spectres : Marie de l’Incarnation, Jeanne Mance, et une poignée d’autres ombres fondatrices. Leçon d’histoire joyeuse, irrévérencieuse, parfaitement calibrée.
On sera également ému aux larmes avec un récit bouleversant de proche-aidance. Deux personnes âgées qui ont tricoté leur bonheur jusqu’au bout, malgré la fragilité, malgré la perte. Ici, le conte connaît la vérité : toutes les histoires ne finissent pas bien, et ce n’est pas une faute. C’est même parfois une offrande qui goûte comme la meilleure pâtisserie au monde. Et puis, on croisera aussi le chemin d’une Marie-Antoinette de la rénoviction, délicieux morceau d’ironie sociale, où le rachat de blocs-de-pauvres-lettes-de-Saint-Sauveur est le prétexte à un conte politique, drôle, acéré, qui observe la ville comme un organisme vivant.
Ce qui frappe, quand on met ces récits côte à côte, c’est leur très grande contemporanéité : les amours floues à l’ère des applis, la fatigue des pairs-aidants, les rénovictions qui défigurent les quartiers, les monuments historiques qui nous hantent à leur manière, la solitude, la vieillesse, la gentillesse ordinaire. On n’a pas besoin d’avoir tout lu ni vu pour comprendre ces contes. Il suffit d’habiter la ville.
En cela, ils sont, pardonnez l’audace, drôlement plus pertinents que le Bye Bye. Les Contes parlent d’ici, de maintenant, et surtout de nous.
Une expérience fragile, précieuse, irremplaçable
Chaque représentation semble pouvoir disparaître d’un souffle, comme la flamme d’une allumette. Et pourtant, chaque année, les billets s’envolent en quelques heures. Chaque année, on revient. Chaque année, on repart un peu différents, un peu plus apprivoisés par la saison.
Dans un monde qui court, les Contes nous obligent à marcher lentement, à écouter attentivement, à rire ensemble. Ils nous rappellent que le théâtre n’est jamais aussi fort que lorsqu’il raconte ce qui brûle à l’intérieur d’une communauté.
Le talent des interprètes : une guirlande d’histoires vivantes
Si les Contes durent, c’est aussi parce qu’ils sont portés par des interprètes qui savent faire vibrer une salle sans jamais hausser la voix. Cette année, ils étaient de véritables constellations : Maxime Robin, maître horloger de la mémoire, toujours juste, toujours tendre; Sophie Thibeault, infiniment précise, qui sculpte l’émotion comme on cisèle un flocon; Jacques Leblanc, sage déjanté, mi-aïeul, mi-empêcheur de guirlander en rond; Ariel Charest, dont l’exubérance joyeuse pourrait ranimer un sapin desséché; Myriam Lenfesty, lumineuse, d’une sincérité qui tremble mais ne casse jamais. Sous leurs voix réunies, même les desserts semblent écouter.
Que l’horloge continue de battre, non pas pour mesurer nos minutes, mais pour nous rappeler que la beauté se fabrique, chaque décembre, dans ce lieu où l’on trame la ville en histoires. Et que, quinze ans plus tard, ces Contes continuent de nous tenir chaud.
Informations complémentaires
Production: La Vierge folle
Mise en scène: Maxime Robin
Direction artistique: Sophie Thibeault
Textes: Fabien Cloutier, Jean-Michel Girouard, Sophie Grenier-Héroux, Maxime Robin et Sophie Thibeault
Interprétation: Frédéric Brunet, Ariel Charest, Jacques Leblanc, Myriam Lenfesty, Maxime Robin et Sophie Thibeault.






