One Night Only au Premier Acte
One Night Only nous plonge dans une nuit d’insomnie où tout vacille : les certitudes, la respiration, le sens même du mot « vivre ». Entre stand-up existentiel et confession déglinguée, Miryam Amrouche livre une performance d’une intensité rare. Le collectif COMPLOT signe ici une satire lucide du bonheur obligatoire et du self-care devenu religion, un cri doux-amer d’une génération qui rit pour ne pas sombrer.
Il y a des nuits qui ne passent pas. Des nuits où l’on attend quelque chose, un signe, une fin, un début, ou simplement le matin. One Night Only, création du collectif COMPLOT, se déroule dans cette zone suspendue entre deux respirations, deux gestes possibles. Après un appel aussi absurde que troublant de la GRC, Marianne apprend qu’elle devra remettre, le lendemain, l’arme à feu de son père. D’ici là, il ne lui reste qu’à « ne rien faire de cave » pendant onze heures. Onze heures pour penser à tout, à trop. Pour se demander si la vie vaut la peine. Ou pas.
Ce solo écrit par Nicholas Eddie, traduit et adapté par Miryam Amrouche, met en scène une jeune femme à bout de souffle, oscillant entre l’autodérision et le désespoir. Un drôle d’objet théâtral, à mi-chemin du cabaret existentiel et du stand-up désaxé, où l’humour sert à tenir debout. Et à parler, surtout.
Une nuit d’insomnie en accéléré
Dès les premières minutes, le ton est donné : One Night Only ira vite. Très vite. Comme un doomscrolling scénique, une suite de fragments d’émotions, de pensées, de sautes d’humeur. Miryam Amrouche, seule sur scène, dialogue avec une voix off, la petite voix dans sa tête, sa meilleure alliée et sa pire ennemie. Le flux verbal est constant, parfois étourdissant : on passe du récit à la parodie, du sarcasme à l’aveu de détresse, dans un même souffle.
Le spectacle épouse la logique d’un cerveau en surchauffe : impossible de s’arrêter, même pour respirer. « Respirer par le nez », répète-t-elle, comme une formule magique ou un ordre absurde. Tout s’enchaîne : les injonctions au bonheur, les vidéos de motivation, les recettes de vie équilibrée, les postures de yoga et les commandements du self-care.
La pièce aborde de front les pensées suicidaires passives, ces intrusions mentales qui ne débouchent pas nécessairement sur un geste concret, mais s’installent comme un bruit de fond. Ici, rien de spectaculaire : juste une lassitude, une peur diffuse, un sentiment de ne pas être « à la hauteur ». Ce n’est pas un cri de désespoir, c’est un constat : « De l’extérieur tout va bien. J’ai pas le luxe de chialer, mais j’ai comme mal. »

Satire du bien-être et positivité toxique
Sous ses airs de confession intime, One Night Only est aussi une satire cinglante de la culture du bien-être et de la performance de soi. Marianne singe les influenceurs qui vendent du bonheur en capsules : DJ Slut et ses slogans creux, les coachs en positivité, les recettes miracles pour être enfin « aligné ». Le moment le plus savoureux, et sans doute le plus féroce, est celui du « ragoût des saines habitudes de vie », préparé à grand renfort d’heures de sommeil, de yoga, d’âmes broyées finement et d’injonctions recyclées à l’infini.
La pièce expose l’épuisement d’une société qui se veut toujours plus zen, toujours plus performante dans son rapport à la détente. Le self-care devient ici une discipline de fer, une autre forme de contrôle social, où la recherche du bonheur vire à la tyrannie du sourire. Derrière le rire, on devine la peur d’échouer à être heureux.
Un chaos parfaitement assumé
La mise en scène de Pierre-Olivier Roussel embrasse ce désordre intérieur avec lucidité. Rien n’est linéaire, rien n’est stable. La scénographie, quelques formes cubiques blanches éparses, des néons criards, une lumière blafarde, évoque à la fois la chambre, le salon, la cuisine. Un espace mental où tout se mélange.
Cette esthétique brute et perméable crée une proximité immédiate avec le public. Avant même que la pièce ne commence, Amrouche s’adresse à la salle, explique la démarche, rassure, avertit : on peut sortir, respirer. Les traumavertissements sont faits avec une tendresse ironique - post-2020 oblige - et participent de ce climat de care qui traverse tout le spectacle. On ne veut pas heurter, on veut ouvrir. L’actrice interagit souvent avec le public, feint des pauses pour arrêter la pièce et permettre au public de se replonger dans son téléphone. On rappelle que « c’est juste du théâtre », et cette mise à distance, paradoxalement, rend l’expérience plus intime.

Un théâtre du symptôme, mais conscient de lui-même
Dans cette oscillation constante entre lucidité et fragilité, One Night Only frôle parfois ce qu’on pourrait appeler un théâtre du symptôme : un théâtre qui exhibe la douleur sans toujours la transformer en sens. On y sent le risque du pathos autoréférentiel, cette tentation de « gratter le bobo » sans parvenir à l’apaiser. Mais la pièce s’en sort bien, parce qu’elle en a conscience. Marianne sait qu’elle se regarde souffrir, et s’en moque presque. Elle en parle avec humour, distance, insolence. Elle désamorce sa propre gravité. Ce rire-là n’est pas un masque : c’est un réflexe de survie.
Le texte ne cherche pas à délivrer une leçon ni à guérir qui que ce soit. Il veut créer un espace où la vulnérabilité devient partageable. Un espace où le spectateur peut se reconnaître sans se sentir pris à partie. Ce n’est pas une thérapie collective, ni un sermon sur la santé mentale : c’est un miroir tendu avec délicatesse.
One Night Only s’inscrit dans la mouvance du théâtre québécois post-pandémie : une génération de créateur·rice·s qui réinvestit la scène comme espace de parole sur la santé mentale, la solitude et la peur de rater sa vie. Ce n’est pas du nombrilisme : c’est le reflet d’un contexte social épuisant. Derrière le je du personnage se dessine le nous d’une époque anxieuse, connectée en permanence et paradoxalement isolée.
La pièce pose des questions simples, mais redoutables : qu’est-ce qu’on fait de soi quand tout va bien, mais qu’on ne va pas bien ? Que devient la vie quand elle se réduit à une succession de stories et de listes de gratitudes ? Que fait-on d’une douleur qui n’a pas d’objet identifiable ? Le texte ne répond pas. Il observe, avec lucidité, l’impossibilité de se tenir debout dans un monde qui nous intime de le faire à tout prix.

Le corps comme champ de bataille
Le travail corporel de Miryam Amrouche est d’une grande justesse. Dans cette nuit d’insomnie, son corps devient le terrain d’une lutte invisible : entre la pulsion de mort et l’instinct de vie, entre la fatigue et la tension. Elle tente de se calmer, de downward dog away ses crises existentielles, mais chaque posture est vite envahie par une pensée intrusive, un sursaut, un éclat d’angoisse. Le mouvement traduit l’impossibilité du repos.
L’actrice parvient à exprimer le mal-être sans outrance : ni performance physique excessive, ni minimalisme émotionnel. Elle navigue entre le trop et le pas assez, dans cette zone de déséquilibre où le corps parle avant les mots. Sa présence est nerveuse, sincère, imprévisible, désarmante.

Entre théâtre et stand-up
La forme du spectacle, volontairement déstructurée, brouille les frontières entre théâtre et stand-up. Marianne s’adresse à la salle comme une humoriste qui confesserait son désarroi, tout en glissant vers des zones de vulnérabilité désarmantes. Cette tension entre fiction et réel est assumée : Amrouche sort du personnage, y revient, joue à « on dirait qu’on serait ça et qu’on ferait ça », comme les enfants qui rejouent le monde pour en comprendre les règles. Cette porosité entre le je et le jeu crée une émotion singulière : le spectateur ne sait plus s’il rit d’elle, avec elle, ou d’eux-mêmes. L’émotion brute n’est jamais anesthésiée, même si elle surgit à travers le sarcasme.
One Night Only se présente comme une « auscultation ludique » des thèmes du suicide, du bonheur et du what-the-fuck-ça-existe-tu-dans-le-fond. On pourrait dire plutôt : une IRM de notre époque. Un examen intérieur mené avec humour, franchise et autodérision.
Certes, la pièce demeure parfois dans la répétition du malaise, comme si elle tournait autour du vide sans oser s’en éloigner. Mais ce vertige fait partie de son propos : One Night Only n’offre pas de sortie triomphale, seulement la possibilité de rester en vie jusqu’au matin, et c’est déjà beaucoup. On en ressort un peu étourdi, un peu ému, un peu troublé. Et surtout reconnaissant qu’un spectacle ose parler du vide sans le combler.
Informations complémentaires
Du 28 octobre au 8 novembre 2025 au Premier Acte.
Production: Collectif COMPLOT
Texte: Nicholas Eddie, traduit et adapté par Miryam Amrouche
Interprétation: Miryam Amrouche
Mise en scène: Pierre-Olivier Roussel
Assistance à la mise en scène: Jérémie Michaud
Direction de production: Marie Tan
Accompagnement technique: Marie-Pier Faucher-Bégin
Conception: Ines Sirine Azaïez, Youri White
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