Othello au Trident
Esthétique de la manipulation
Présentée au Trident jusqu’au 29 mars 2025, la nouvelle adaptation d’Othello, de Jean-Marc Dalpé et la mise en scène de Didier Lucien, proposent une relecture contemporaine de cette tragédie shakespearienne, en soulignant les dynamiques de pouvoir et de destruction qui la traversent. Entre modernisation du texte et mise en scène visuellement saisissante, cet Othello captive le spectateur par sa beauté troublante, sa tension dramatique et l’intensité de son jeu d’acteurs.
L’intrigue est bien connue: Othello, un général maure au service de Venise, épouse en secret Desdémone, une noble vénitienne. Iago, son officier rancunier, jaloux d’avoir été écarté pour une promotion, décide de se venger. Il manipule Othello en lui faisant croire que Desdémone le trompe avec Cassio, son lieutenant. Aveuglé par la jalousie, Othello tue Desdémone avant de découvrir la supercherie. Accablé de remords, il se suicide, tandis que Iago est arrêté pour ses crimes. Jalousie, manipulation et trahison: plus de 400 ans après sa création, les thèmes abordés par la pièce nous parlent encore, d’autant plus qu’une lecture contemporaine nous permet désormais d’y voir aisément les dynamiques de masculinité toxique et de violence contre les femmes.
Pour une fois, le texte se prête particulièrement bien à une réinterprétation contemporaine. Lorsque Othello a été joué pour la première fois en 1604, la pièce était avant tout une histoire d’amour interdit, de jalousie, de trahison et de déshonneur, avec une fin inévitablement tragique, dans un contexte où l’honneur masculin était un principe fondamental et la moindre atteinte à la réputation d’un homme pouvait justifier une violence extrême. En 2025, difficile de ne pas voir dans cette pièce une réflexion sur le racisme, la violence conjugale, les féminicides, la masculinité toxique et la manipulation psychologique, et le travail d’adaptation de Jean-Marc Dalpé doit être salué. Sa traduction modernise le langage sans trahir l'essence de l'œuvre originale. Le texte, qui condense l’intrigue en un peu plus de deux heures, offre une actualisation bienvenue, qui rend la pièce accessible tout en conservant sa brutalité, sa profondeur et sa musicalité.

Outre l’adaptation du texte, l’intérêt de cette version d’Othello tient à la mise en scène de Didier Lucien, qui met Iago au centre du dispositif. Moteur de l’intrigue, personnage le plus présent sur scène, proactif quand Othello est dans la réaction, il manipule son monde pour se venger de celui qui est devenu général alors que cette promotion aurait dû lui revenir. Son intelligence froide et destructrice est très bien amenée, et il faut saluer l’excellente performance de Lyndz Dantiste dans ce rôle. Glacial, implacable, venimeux, d’une colère froide et calculée, il offre un Iago captivant, aussi charismatique que cynique. Rodley Pitt, qui campe un Othello qui s’effondre lentement, rongé par le doute et la jalousie, est solide. Il apporte à Othello une prestance, un naturel et une physicalité qui accentuent la tension dramatique, notamment dans les scènes de jalousie et de colère. Des scènes dont le chaos intérieur est d’ailleurs bien rendu par des voix qui instillent le doute, qui enveloppent la scène et qui chuchotent de plus en plus fort et, à mesure qu’Othello s’enferme et sombre dans la logique inexorable qui mènera sa jalousie au meurtre.

Othello se déploie sur la scène du Trident dans un décor imposant, omniprésent, mais aussi versatile, qui nous fait passer de Venise à Rhodes, d’un palais aux bas-fonds d’une cité fortifiée. Un décor parfois étouffant, qui semble même suinter l’humidité à l’occasion. L'espace scénique intègre des éléments en trompe-l'œil, des panneaux de toile grossière et des éclairages ombragés créant des jeux d’ombre, offrant une atmosphère propice à la thématique de la manipulation.
Ce décor sur deux étages accueille des artistes circassiens qui se mêlent aux acteurs, jouant parfois leurs doubles, exprimant de manière aussi physique que poétique des non-dits, des émotions refoulées, les pensées sombres qui les habitent. C’est une belle utilisation des arts du cirque, une physicalité qui donne au texte plusieurs dimensions intéressantes, quoique parfois énigmatiques. Leur performance donne à cette version d’Othello un aspect cinématographique - notamment dans les scènes de bataille. La facture visuelle est très réussie, onirique et enveloppante, quoique parfois esthétisante. Ce n’est pas un reproche: cet Othello saura captiver le public contemporain, qui y appréciera sa beauté scénique, où chaque détail semble minutieusement pensé.
Plus de quatre siècles après sa création, Othello continue de fasciner par la force de ses thématiques : jalousie, manipulation, trahison, mais aussi masculinité toxique et violence contre les femmes, qui résonnent avec acuité dans notre époque. À voir au Trident, pour le plaisir de redécouvrir un grand classique, beau et accessible.
Informations complémentaires
Du 5 au 29 mars 2025.
Texte de William Shakespeare, adapté par Jean Marc Dalpé.
Mise en scène de Didier Lucien, assisté de Pascale d’Haese.
Distribution: Rodley Pitt, Lyndz Dantiste, Steven Lee Potvin, Ariane Bellavance Fafard, Myriam Lenfesty, Mélissa Merlo, Thomas Boudreault Côté, Jean Marc Dalpé, Norman Helms et Valérie Le Maire.
Artistes circassiens: Guillaume Fontaine, Éric Leblanc, Emily Chilvers, Kei Nguyen et Daniel Stefek.
Scénographie : Amélie Trépanier
Costumes : Jacinthe Perreault
En coproduction avec le Théâtre du Nouveau Monde.



