Peter Pan (de poche): conte à hauteur d’yeux dans les voûtes de la Maison Chevalier
Dans les voûtes enchantées de la Maison Chevalier, La Vierge folle convie petits et grands à un voyage vers l’île de Jamais. Du 20 au 31 décembre, Peter Pan (de poche) déploie son théâtre miniature, tendre et lumineux, où chansons, marionnettes et émerveillements du matin composent un conte de Noël à hauteur d’yeux.
Il était une fois, par un matin où les pavés du Petit-Champlain respiraient sous la neige fraîche, un petit théâtre caché dans les voûtes d’une maison ancienne. Le genre d’endroit où les histoires attendent, patiemment tapies dans les pierres, qu’on vienne leur redonner souffle. En cette veille de Noël, La Vierge folle fêtait ses quinze ans, et pour l’occasion, elle avait invité les enfants, de 7 à 77 ans, à rejoindre l’île de Jamais.
On arrive, bottes encore humides, pyjamas cachés sous les manteaux pour certains, cernes tendres de parents pour d’autres. L’odeur du chocolat chaud flotte dans l’air, les gâteaux circulent comme un secret partagé, et tout le monde s’installe: les petits devant, les grands derrière. À hauteur d’yeux, exactement là où les histoires doivent se déposer.
C’est alors que l’on remarque la malle. Une grande caisse en bois posée au milieu de la salle, comme un cœur prêt à battre à l’air libre. À l’intérieur, trésors modestes mais infinis: une robe de chambre, un haut-de-forme, un ourson fatigué, un chapeau de pirate et sa perruque, des boîtes en fer où se cachent les meilleures histoires. De ce coffre sortirent les Darling, les Garçons perdus, les pirates et même Nana, la chienne prête à bondir d’une paire de chaussettes.

D’emblée, le jeu commence comme un rituel du soir: les interprètes se rassemblent autour de la malle tels des enfants en pyjama rassemblés pour décider à quoi on va jouer. Sarah Villeneuve-Desjardins ouvre le livre invisible et raconte. Les autres piochent des morceaux de monde, s’enveloppent d’un personnage, changent de peau, glissent d’un rôle à l’autre comme on saute de pierre en pierre pour traverser un ruisseau.
Steven Lee Potvin devient père Darling, puis se défait de la robe de chambre pour redevenir Peter Pan, l’enfant magnétique qui refuse l’arithmétique du temps. Valérie Laroche, toute douceur maternelle, se transforme d’un battement de paupière en un Capitaine Crochet exubérant, dont la nage plus chaotique qu’aquatique déclenche les rires les plus sincères du matin. Sophie Thibeault et Israël Gamache complètent le tableau, unissant leur énergie à la manière d’un petit essaim joyeux.
Un théâtre qui respire, et un public qui répond
Le quatrième mur prend le bord. On rit des imprévus (à croire qu’ils sont … prévus), on se rappelle que voler prend de … la poudre de fée et que les bruits de la mer doivent parfois être improvisés quand le tourne-disque refuse de partir. On demande aux enfants s’ils croient en Clochette, représentée par une simple lumière au bout d’un pouce. Et tous y croient, certains plus timides que d’autres. Et Clochette est sauvée. Ouf! La magie de l’enfance a encore de beaux jours devant elle.
Cette complicité immédiate, cette porosité du plateau, c’est la marque de La Vierge folle: un théâtre où le commun se construit à vue, où l’accident devient étoile filante, où l’adresse directe n’est pas un truc, mais un geste d’amour.

De la musique, de la tendresse, et une mère-veilleuse
Les chansons de Frédéric Brunet ponctuent délicatement la traversée: notes claires de xylophone, flûtes discrètes, rythmes battus dans les mains. Des mélodies juste assez enfantines pour donner envie de fredonner, juste assez subtiles pour faire fondre les adultes. Et puis cette phrase, douce comme une main posée sur le front d’un enfant endormi: « Une veilleuse, c’est les yeux qu’une mère laisse derrière pour veiller sur les enfants. » Voilà une phrase qui reste au creux de l’oreille des petits et grands.
Avant de s’envoler vers l’île de Jamais, on explique aux enfants, et aux adultes qui avaient oublié, d’où vient Peter Pan. Ses racines mythologiques, sa naissance littéraire, ses avatars à travers le temps. L’histoire se pose alors comme un palimpseste: on gratte la couche du dessus pour révéler ce qui tient encore, ce qui a changé, ce qui nous touche toujours.
L’enfance, ici, n’est pas un refuge figé mais un territoire que l’on traverse. Wendy en est la preuve lumineuse: elle pressent qu’elle grandira, qu’elle n’a plus peur des bisous (clin d’œil pour ceux qui savent), qu’elle devra un jour quitter l’île. Peter Pan, lui, refuse tout cela. Crochet et la mère se dressent comme deux pôles adultes: l’autorité, le temps, l’inévitabilité. Et l’enfant, ce matin-là, se trouve entre les deux, flottant comme un cerf-volant au-dessus d’un trottoir enneigé.
Magie artisanale et fabrique du merveilleux
Ce Peter Pan assume sa simplicité. Une planche à roulettes devient lagon, une lumière devient fée, un coffre devient monde. L’économie des moyens ouvre la porte à la richesse de l’imagination, cette matière première que les enfants ramassent mieux que quiconque.
C’est un théâtre que les jeunes spectateurs peuvent reproduire chez eux dès l’après-midi, un théâtre qui donne envie d’essayer, de bricoler, de raconter. Cela aussi fait partie du cadeau.
Peut-être était-ce la neige dehors. Peut-être les bottes encore mouillées. Peut-être l’atmosphère de vacances. Mais il y avait ce quelque chose, le matin, qui déplaçait la perception: une manière de recevoir la lumière, une attention frémissante, une disponibilité rare. Le public, surtout composé de mères et de jeunes enfants ce dimanche, était d’une écoute absolue.
C’est frappant: malgré la légèreté apparente, le texte porte des strates plus profondes, que La Vierge folle déploie sans jamais alourdir. Une intelligence sensible, une finesse dans l’humour, un respect total du jeune public. Jamais infantilisant. Toujours généreux.
En quittant les voûtes de la Maison Chevalier, on réalise que la véritable féerie ne dépend ni des machineries invisibles ni des budgets qui brillent comme des vitrines trop éclairées. Elle réside dans cette proximité fragile entre une histoire, quelques objets vivants et les yeux qui s’élargissent pour l’accueillir. Peter Pan (de poche) rappelle que le conte naît surtout de l’attention portée à ceux qui l’écoutent, de la tendresse avec laquelle on renouvelle un mythe, et de la liberté que donne l’artisanat.
Informations complémentaires
Production : La Vierge folle
Texte: J.M. Barrie, adaptation de Sophie Thibeault et de Maxime Robin
Mise en scène: Maxime Robin
Direction artistique: Sophie Thibeault
Conception: Frédéric Brunet, Keven Dubois, Erica Schmitz
Interprétation: Israël Gamache, Valérie Laroche, Steven Lee Potvin, Sophie Thibeault et Sarah Villeneuve-Desjardins



