Sciences po 101 - Traité d'insoumission à l'usage du vrai monde
Critiques et paradoxes de la politique-spectacle
Sciences Po 101 : Traité d’insoumission à l’usage du vrai monde est une pièce inspirée du théâtre documentaire et se présente comme un exercice de vulgarisation politique mettant met en scène la propre surexposition médiatique de Catherine Dorion tout en se livrant à un vibrant exposé pour que chacun réenchante le monde.
Pièce interactive et immersive créée par Catherine Dorion, en collaboration avec le metteur en scène Alexandre Fecteau et l'acteur-créateur Vincent Massé-Gagné, qui fut également son attaché politique lorsqu’elle était députée, Sciences Po 101 a été présentée au Grand Théâtre de Québec pour trois jours et le sera à nouveau en octobre 2025. Cette œuvre, qui allie réflexions personnelles et interactions avec le public, invite les spectateurs à questionner leur rôle dans la société et à envisager des actions concrètes et individuelles pour un changement collectif. Les créateurs y partagent leurs expériences politiques et artistiques, offrant une perspective unique sur l'engagement citoyen et la résilience face aux défis contemporains. Les thématiques de la pièce (résilience, peurs contemporaines, notamment de la guerre, difficultés à distinguer le vrai du faux, etc.) résonnent d’ailleurs particulièrement en ce début d’année 2025.
Avec Sciences Po 101, Catherine Dorion poursuit son œuvre critique de nos sociétés capitalistes contemporaines en exposant les mécanismes de la domination et de l’impuissance collective. La pièce soulève une tension intéressante : la pièce critique la mise en scène du pouvoir et la politique-spectacle, tout en utilisant elle-même des codes du spectacle pour faire passer son message. Catherine Dorion a souvent dénoncé cette dérive, en s’attaquant aux normes rigides de l’Assemblée nationale et en revendiquant une posture plus authentique et plus en lien avec ses valeurs. Vibrante critique de la répression et du musèlement qu’elle a subi pendant son mandat de députée, la pièce laisse parfois l’amère impression que l’auteure a découvert seulement après son élection ce que le système politique implique, notamment celui d’accepter de souscrire aux normes et usages du Parlement et de suivre la ligne du parti. Et dans un vibrant plaidoyer contre la répression et les conséquences sur sa santé mentale, Catherine Dorion reproche aux médias de s’être davantage attardés à la forme de son discours qu’à son contenu. Une critique légitime, mais qui gagnerait à s’accompagner d’un certain recul : en choisissant une mise en scène forte et en jouant avec les codes de la communication politique, elle ne pouvait ignorer que cette dimension capterait une partie de l’attention, au risque d’éclipser le fond de son propos.
Sciences Po 101 cherche à réveiller le public, à l’amener à l’action, mais cette tentative n’est pas exempte de contradictions. La pièce passe par une mise en scène qui quoique dénudée, est tout de même le résultat d’un processus réfléchi, nonobstant ce qu’annonce Catherine Dorion lorsqu’elle passe une partie de la pièce à raconter la construction du spectacle tout en disant « je suis plus capable des mises en scène ». Sciences Po 101 est également un spectacle didactique, où Catherine Dorion se réinvente en professeure de science politique dans un monde apocalyptique de 2041. On y esquisse la pensée de quelques grands auteurs, comme Chomsky ou Arendt (pour dénoncer la banalité du mal et le fait d’accepter des ordres sans réfléchir), on convoque des figures de la résistance comme Sophie Scholl ou Michel Chartrand et l’on regrette de savoir reconnaître les logos emblématiques du capitalisme tout en étant incapable d’identifier une plante ou un oiseau, puisque nous vivons dans une société où les images, les médias et la consommation façonnent notre perception du réel.
Sans jamais nommer son nom, difficile de ne pas voir l’influence de Guy Debord dans la création de ce spectacle. Dans La Société du spectacle, Debord explique que dans nos sociétés, la politique n’est plus un affrontement réel d’idées, mais une mise en scène où les discours et les images sont calibrés pour la consommation médiatique. Dans ce contexte, ce qui est présenté comme "vrai" est souvent une construction destinée à servir les intérêts du système dominant. Ainsi, le vrai n’est pas une opposition au faux, mais devient une composante de ce dernier.
La pièce joue donc un jeu dangereux : veut-elle véritablement briser le spectacle ou bien offre-t-elle un "vernis conceptuel" qui rassure un public déjà conquis, lui donnant l’impression d’un éveil politique sans pour autant menacer les structures qu’elle critique? À l’ère des mobilisations qui passent par les réseaux sociaux et où les slogans politiques sont calibrés pour être partagés de manière inspirante sur Instagram, la pièce se distingue par son approche participative (pour les personnes disposant d’un téléphone intelligent), sollicitant activement le public pour co-construire une réflexion sur les moyens de reprendre le pouvoir sur nos vies et notre environnement. Cette démarche vise à transformer le sentiment d'impuissance en une force motrice pour l'action collective et la solidarité. La pièce s’achève d’ailleurs sur une prise de serment pour changer l’avenir et l’échange des réflexions sur ce que ferait le public s’il ne lui restait que trois jours à suivre. De nature optimiste, le public sollicité ce soir-là parlera de nature, de réunir les gens qu’on aime, et non de partir sur un coup d’éclat pour faire vaciller le système. La révolution selon Catherine Dorion passe par la douceur et un certain vivre ensemble.
Là où Sciences Po 101 est intéressante, c’est qu’elle met en tension de nombreuses contradictions : comment parler de politique autrement? Comment éveiller sans tomber dans le didactisme? Comment dénoncer le spectacle sans s’y noyer? Comment offrir spectacle engagé qui peut provoquer un réel bouleversement, au lieu de servir de catharsis sans lendemain et non une expérience intellectuellement stimulante mais sans impact réel? La réponse dépend sans doute de ce que les spectateurs en feront après. Souhaitons qu’ils soient repartis avec une réflexion qui dépasse le cadre du théâtre. Nul doute que l’enthousiasme du public présent au Grand Théâtre ce soir-là laisse entrevoir que l’espoir est encore présent.
Fidèle à elle-même, Catherine Dorion fait appel à l’art, à l’étincelle individuelle pour réenchanter la suite du monde. Malgré le paradoxe inhérent à Sciences Po 101, on aimerait que le public en retienne l’essentiel : que l’espoir d’un changement réel ne repose pas tant sur les élans individuels que sur la force du collectif. Car c’est bien dans l’action commune que pourraient se dessiner, au-delà des mises en scène et des discours, de véritables lendemains qui chantent.




